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Chrétiens, au service de la Vérité

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Jean Duchesne - publié le 29/10/25
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Le christianisme n’est pas qu’une religion, parmi d’autres, avec ses pratiques ou ses interprétations qui peuvent diviser. S’il y a des fractures internes en son sein, entre intransigeance et relativisme, relève l’essayiste Jean Duchesne, sa réponse au monde réside dans une perception affinée de la Vérité qui rend libre.

Les tensions qui traversent aujourd’hui le monde chrétien ne sont pas seulement ecclésiales : elles reflètent les fractures de notre modernité. D’un côté, un humanisme qui évacue le mystère ; de l’autre, un traditionalisme qui redoute toute adaptation. Entre ces deux impasses, la réflexion ouverte par Philippe d’Iribarne dans Au-delà des fractures chrétiennes et développée le 10 octobre dernier lors d’un colloque à l’Institut de France, invite à repenser la fidélité chrétienne comme un mouvement vivant, où la foi se renouvelle sans se renier. Y étaient notamment présents les philosophes Chantal Delsol et Rémi Brague (de l’Académie des sciences morales politiques), Pierre Manent, ainsi que Jean-Luc Marion (de l’Académie française) et Mgr Matthieu Rougé (évêque de Nanterre). Bref, un aréopage qu’on ne peut qualifier de "conservateur" qu’à la condition d’accoler cette étiquette dépréciative à quiconque rechigne à dénoncer le capitalisme comme cause de tous les malheurs du monde, sans pour autant afficher la nostalgie d’une chrétienté mythifiée. 

Refoulement et résistance du religieux

Ces contributions très diverses ont donc cherché à échapper à l’alternative, analysée par Philippe d’Iribarne, entre deux interprétations opposées mais également captatives de l’héritage chrétien. D’un côté, on insiste sur la solidarité avec l’humanité entière, et d’abord avec ceux qui en ont le plus urgemment besoin : les opprimés en tout genre. Ce qui réduit la compassion à un moralisme ou un humanitarisme sans dimension mystique, donc à un refoulement du religieux dans le domaine du facultatif et privé. La foi n’est plus alors qu’une option parmi d’autres et n’a plus de portée universelle ni eschatologique. Elle se banalise ainsi elle-même et, d’une certaine façon, oublie sa mission de "faire de toutes les nations des disciples" (Mt 28, 19).

Une réaction à cette dérive est souvent de réprouver tout réforme du culte, en pariant que des rituels décrétés immuables rendent systématiquement efficace la Bonne Nouvelle en tout temps et lieu. Or la liturgie (de même que la théologie et la spiritualité dont elle est inséparable) est le produit dialectique et jamais définitif d’actualisations et de recentrages au fil des siècles : les premières reflètent l’accueil forcément contextuel des dons de Dieu ; les seconds remontent à leur source historique et toujours vive, qui réévalue les signes et symboles utilisés. 

Le perpétuel renouvellement de l’intelligence de la foi

La crispation dans une piété en fait relativement récente (celle de l’antimodernisme préconciliaire) conduit à un rejet global du monde actuel, en le condamnant — ce dont le Christ s’abstient explicitement (Jn 3, 17). Ce raidissement méconnaît de plus ce que l’humanisme contemporain reprend implicitement du christianisme, séduisant ainsi certains croyants. Ce passéisme à courte vue ignore surtout l’histoire où, depuis 2000 ans, se découvrent sans cesse de nouvelles facettes de "l’insondable richesse du Christ" (Ep 3, 8). Saint John Newman, maintenant docteur de l’Église, y a vu le "développement" de l’intelligence de la foi. 

On peut, à cet égard, citer au XXe siècle la reconnaissance de la dette du christianisme envers le judaïsme. Il y a encore le réenracinement de la théologie dans les Écritures et dans l’histoire de leur réception, au lieu de partir d’une philosophie supposée intemporelle (les preuves de l’existence de Dieu). Et ce n’est pas une rupture, car en même temps la philosophie dans ses principales avancées (la phénoménologie et l’école dite analytique) n’exclut plus a priori que ses préoccupations recoupent celles de la théologie…

Concilier charité et fidélité quand humanisme et immobilisme s’opposent

Les deux tentations qui viennent d’être évoquées (réduction à un humanisme d’un côté et immobilisme de l’autre) ont en commun non seulement des références sélectives à l’Évangile, mais encore de s’avérer l’une et l’autre contaminées par "l’air du temps". On pourrait dire que l’émergence dans l’Église d’un traditionalisme en résistance à un certain progressisme est comme un écho de l’avènement au sein des sociétés occidentales de populismes nationalistes dits d’extrême-droite, en résistance au dérapage à gauche, une fois le marxisme discrédité, vers le "politiquement correct", le "wokisme" et l’écologisme misanthropique.

Dans leurs contributions, les intervenants au colloque ne se sont cependant guère attardés à une critique des positions qui s’opposent actuellement dans l’Église, pour s’attacher plutôt à discerner ce que peuvent inspirer aujourd’hui la fidélité et la charité, si l’on veut bien admettre qu’elles sont indissociables. Ce n’est là bien sûr qu’un champ ouvert à explorer.

Le christianisme déborde de la case "religions"

On relèvera d’abord une prise de distance par rapport à la notion de religion : le christianisme se dénature en quelque sorte s’il accepte de s’y laisser enfermer, comme s’il y était entièrement contenu par avance et comme si rien de décisif ne le distinguait des autres réalités englobées dans cette catégorie. Être chrétien n’est donc pas simplement adhérer à certaines croyances, d’où découlent d’une part des pratiques de piété collective et individuelle, et d’autre part des règles de comportement social et privé. Car il s’agit fondamentalement d’une relation personnelle avec le Christ, ce que l’on ne peut dire d’aucune autre religion.

C’est un point sur lequel ont insisté dans leur témoignage de jeunes convertis de l’islam, en soulignant ce qu’a de libérateur l’offrande de soi-même pour répondre à l’appel du Fils de Dieu qui se livre pour tous et lui être uni. Cet engagement va bien au-delà de tout conformisme. Sa radicalité soulève néanmoins la question de la Vérité : si l’on sait y avoir part grâce à la foi et au baptême, quel accès pourraient y avoir les adeptes d’autres religions et les incroyants ? Les présumer automatiquement perdus du fait de leur refus (pas toujours choisi) ou seulement de leur ignorance, c’est attribuer à Dieu une justice passive et mesquinement rétributive.

Le service de la Vérité

Mais se dire à l’inverse qu’il y a toujours et partout de braves gens, que le Père des cieux ne manquera pas de trouver aussi justes qu’ils ont pu l’être, et penser qu’il y a dans toute religion ou morale du vrai qui peut suffire, n’est-ce pas esquiver la mission qui associe au Christ ? On a là le dilemme qui sous-tend les "fractures chrétiennes" actuelles, entre intransigeance et relativisme. La solution réside sans doute dans une perception affinée de la Vérité : elle exclut tout autant les accommodements que la contrainte. Au contraire, elle rend libre (Jn 8, 32), c’est-à-dire non pas infaillible, mais capable d’avoir part à la vraie vie, qui se donne sans rien perdre. 

Il ne s’agit toutefois pas d’une démarche purement intérieure et individuelle ou spéculative, car c’est une conversion à refaire chaque jour, et qui se traduit nécessairement dans la parole et l’action. On a peut-être là une des idées les plus stimulantes de ce colloque, formulée par plusieurs orateurs, chacun à sa manière : c’est que le spirituel ne peut pas se cantonner dans la sphère du privé pour épargner la pudibonderie d’un laïcisme intolérant. Ne pas craindre d’être "signe de contradiction" (Lc 2, 34) en ne cachant pas avoir besoin de la messe et en se fichant bien de n’être pas dans la majorité définie par les sondages, ce n’est pas de la provocation visant à gagner quelque influence, et simplement le service de la Vérité. Celle-ci n’est pas un absolu abstrait, mais Quelqu’un qui délivre et qui, comme le rappelait en 1998 le titre de l’essai du philosophe et romancier Michel Henry (1922-2002), osait proclamer : C’est moi la Vérité.

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