Le 28 octobre 1965, le pape Paul VI publiait la déclaration Nostra ætate du concile Vatican II sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes. Bien que n’ayant pas le même poids magistériel que les constitutions conciliaires, ce court texte allait avoir un très puissant retentissement, notamment sur les relations entre chrétiens et Juifs.
La spécificité judéo-chrétienne
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’opinion publique commence à découvrir avec stupeur l’horreur incommensurable de la Shoah. Des chrétiens réalisent alors que cette expression paroxystique de l’antisémitisme a pris naissance dans un continent et une culture nourris depuis des siècles par l’Évangile : un certain antijudaïsme chrétien a pu faire le lit de l’antisémitisme néopaïen des nazis. Cette prise de conscience aboutira aux dix recommandations de la conférence de Seelisberg en 1947, à laquelle participent des Juifs (dont le Rennais Jules Isaac), des protestants, des catholiques (dont le futur cardinal Charles Journet) et des orthodoxes : il s’agit, entre autres, de mettre fin à "l’enseignement du mépris". C’est un appel à une véritable révolution mentale pour les chrétiens dans leur perception du peuple juif d’hier et d’aujourd’hui. Jules Isaac n’aura de cesse de porter ce message, jusqu’aux oreilles des papes Pie XII et Jean XXIII ; l’audience qu’il a avec ce dernier en 1960 sera décisive : le Pape demande que le futur concile, alors en préparation, intègre un document abordant ce sujet.
Initialement prévue pour traiter des relations entre l’Église catholique et le judaïsme, la déclaration Nostra ætate sera élargie à l’ensemble des religions non chrétiennes. Cependant, son quatrième paragraphe est consacré à la spécificité judéo-chrétienne, le judaïsme n’étant pas une "religion non chrétienne" à l'instar des autres puisque Pie XI avait déclaré : "Nous, chrétiens, nous sommes spirituellement des sémites." Jean Paul II l’explicitera plus tard : "La religion juive ne nous est pas extrinsèque mais, d’une certaine manière, elle est intrinsèque à notre religion. Nous avons donc envers elle des rapports que nous n’avons avec aucune autre religion. Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés."
Un lien ontologique avec le mystère d’Israël
La déclaration conciliaire condamne fermement toute forme d’antisémitisme et d’antijudaïsme : "L’Église déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs." Elle appelle à corriger les déviances intra-ecclésiales, particulièrement dans la formation des consciences : "Les Juifs ne doivent pas être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ." Pour cela, elle invite à l’amitié et au dialogue : "Le saint Concile veut encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel."
Mais le point le plus novateur de Nostra ætate concerne le fondement de ce changement de paradigme : "Scrutant le mystère de l’Église, le saint Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham." Le concile manifeste ainsi le lien ontologique de l’Église avec le mystère d’Israël. C’est en cherchant à connaître son identité — son mystère reçu de Dieu — que l’Église entre en amitié sincère avec le Peuple de l’Alliance divine jamais révoquée. Jean Paul II déclarera : "Quiconque rencontre Jésus-Christ, rencontre le judaïsme."
Une riche complémentarité
Nostra ætate a ouvert la porte et des chrétiens de plus en plus nombreux se sont engagés sur ce chemin de connaissance, d’estime, d’amitié. Des réponses juives aussi lui ont été adressées [1]. Soixante ans plus tard, les progrès de la théologie sont phénoménaux ! L’exégèse ne peut plus lire la Bible en ignorant les interprétations juives anciennes et actuelles [2], comme l’affirme le pape François : "Dieu continue à œuvrer dans le peuple de la première Alliance et fait naître des trésors de sagesse qui jaillissent de sa rencontre avec la Parole divine. Pour cela, l’Église aussi s’enrichit lorsqu’elle recueille les valeurs du judaïsme. [...] Il existe une riche complémentarité qui nous permet de lire ensemble les textes de la Bible hébraïque et de nous aider mutuellement à approfondir les richesses de la Parole."
Une meilleure prise en compte que Jésus est juif, qu’il est le Messie d’Israël, renouvelle la christologie et l’eschatologie. La permanence du peuple juif à travers les siècles, comprise comme une volonté de Dieu, oblige à développer l’ecclésiologie et à interroger l’image de l’Église comme "nouvel Israël", en abandonnant la théologie de la substitution. La liturgie redécouvre ses origines juives et, selon l’adage Lex orandi, lex credendi, ce que la célébration de ces antiques rites exprime de sa foi.
De la Shoah au regain de l’antisémitisme
C’est le choc de la Shoah qui fut le point de départ de la déclaration conciliaire Nostra ætate. Nous en fêtons le soixantième anniversaire au moment où l’antisémitisme connaît un violent regain, deux ans après l’attaque terroriste du 7 octobre 2023, le pire pogrom depuis 1945. C’est dire l’actualité brûlante de ce texte ! Il me semble que la meilleure façon de célébrer cet anniversaire serait, outre la formation de nos intelligences et de nos consciences chrétiennes, de manifester d’une manière ou d’une autre notre proximité et notre soutien aux Juifs de notre entourage et de notre pays. Cette exigence chrétienne, le pape François l’exprimait ainsi : "Le dialogue et l’amitié avec les fils d’Israël font partie de la vie des disciples de Jésus."
[2] Cf. Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses saintes écritures dans la Bible chrétienne, 2001.









