"Il fut un temps où la danse était autre chose qu’un spectacle", écrit la philosophe Marianne Durano, qui analyse un nouveau phénomène né sur les réseaux sociaux chinois où des danseurs dansent jusqu’à l’épuisement contre des dons d’internautes.
Face caméra, il danse en pleurant et en grimaçant de souffrance, sa chemise pailletée dévoilant un torse ruisselant de sueur. En bas de l’écran, les commentaires pleuvent, réclamant un nouveau pas, une nouvelle "choré", accumulant les clics, les récompenses virtuelles, voire des dons en cash. Tant qu’il tient bon, il gagne de l’audience... et de l’argent ! Cette scène n’est pas tirée d’un remake d’Hunger Games, ni d’un roman de Philip K. Dick. Non, elle nous vient en direct de Douyin, le TikTok chinois, et elle a un nom : le "tuanbo". Cette tendance, devenue virale depuis quelques mois, devrait peser la bagatelle de 2 milliards d’euros d’ici la fin de l’année. Le principe ? De jeunes danseurs en quête de célébrité dansent jusqu’à épuisement, tandis que les spectateurs choisissent en direct qui sera éliminé et qui devra recommencer son enchaînement ad libitum, jusqu’à n’en plus pouvoir, comme cette jeune danseuse qui s’effondre en direct pendant sa choré. De l’autre côté du studio, les producteurs étudient fiévreusement les algorithmes, mesurent les audiences, tentent de capter l’attention des consommateurs à coup de promesses, de paillettes, de défis.
Une relation de domination sadique
Le tuanbo, c’est la version numérique des combats de gladiateurs, durant lesquels la foule en délire, d’un pouce levé ou baissé, pouvait décider du sort d’un homme. Sauf qu’ici, la foule ne quitte jamais le Colisée, le flux ininterrompu des spectateurs s’enflant au contraire à mesure que les danseurs repoussent leurs limites physiques, créant du buzz au prix de leur santé. Car s’ils tiennent, c’est évidemment à coup de maquillage, de médicaments, et autres béquilles artificielles. Et pour un qui perce, ce sont des centaines qui s’écroulent. Le tuanbo, c’est de la torture lucrative, une forme d’auto-exploitation perverse, à l’ère du virtuel. La danse devient, non seulement une performance, mais une manière de s’approprier le corps d’autrui, dérisoire marionnette des temps modernes, en exerçant son pouvoir à coup de clics et d’émojis, en échangeant quelques secondes d’attention contre un peu d’adrénaline, triste piège où le spectateur n’est pas moins captif que sa victime, et où tous deux gaspillent leur temps pour alimenter la machine à fric de producteurs sans scrupules.
La vidéo que je consomme révèle mon rapport au monde, et aux autres, elle crée une relation particulière entre moi et autrui.
Comme l’écrivait Guy Debord, dans La Société du spectacle, "le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images". Autrement dit, la vidéo que je consomme révèle mon rapport au monde, et aux autres, elle crée une relation particulière entre moi et autrui, dans le cadre du tuanbo, une relation de domination sadique. Le spectacle dont je me délecte détermine les relations qui me constituent, et dessinent le monde que je construis. Il fut un temps, en effet, où la danse était autre chose qu’un spectacle.
Quand tout le monde avait sa place
Il fut un temps où la danse avait d’abord pour objectif de créer un sentiment de communauté, une unité joyeuse, festive et inclusive entre tous ses membres — petits et grands, beaux ou laids, agiles ou balourds. Toutes les cultures du monde, avant leur destruction par la société industrielle, possédaient un réservoir de danses traditionnelles : bourrées auvergnates, tarentelles d’Italie, cirandas brésiliennes, sabar africain, bon odori japonais, etc. J’ai découvert personnellement le monde fascinant des bals folks, un univers dans lequel tout le monde a une place, comme danseur, mais également comme musicien. Un virtuose du violon peut y jouer une polka endiablée aux côtés d’un petit percussionniste de 3 ans. Le cercle circassien permet à mamie Jeannine de valser tour à tour avec tous les gars du canton, et j’ai personnellement vu ma grand-mère danser la dabkeh libanaise avec le célibataire le plus prisé de la noce, durant mon propre mariage.
Dans ces danses, les pas, simples mais entraînants, permettent à tous de participer, tout en laissant une marge de liberté aux danseurs les plus audacieux. La musique y est à l’avenant : les mélodies, sommaires, se fredonnent et se jouent sans difficulté, même pour des débutants, tout en laissant aux plus expérimentés la possibilité de créer des variations infinies, sans nuire à l’ensemble. Voilà le type de "rapport social" que permettent les danses traditionnelles : inclusivité, unité, diversité.
La chorégraphie du bon Dieu
Notre société, elle, préfère le tuanbo, et autres déhanchements hallucinés de boîtes de nuit, avec les relations sociales qu’elles impliquent : compétition, performance solitaire, uniformité culturelle. En ce qui me concerne, j’ai choisi mon camp. Ce camp, c’est également celui du prophète Jérémie, qui met ces mots dans la bouche du Seigneur : "Alors les jeunes filles se réjouiront à la danse, les jeunes hommes et les vieillards se réjouiront aussi ; je changerai leur deuil en allégresse, et je les consolerai ; je leur donnerai de la joie après leurs chagrins" (Jr 31, 13). Dans la chorégraphie du bon Dieu, nulle compétition morbide, mais, bien au contraire, une unité de tous, jeunes et vieux, dans la joie du salut. Alors, éteignons les machines pour apprendre la flûte, sortons des "boîtes" pour danser en plein air, détruisons le spectacle pour choisir la vie.












