Mémoires d'outre-tombe, Génie du christianisme, Atala : ces seuls noms d'ouvrage suffisent à faire venir celui de leur auteur, l'un des premiers romantiques, François-René de Chateaubriand. Mais il est une autre œuvre que peu connaissent : La vie de Rancé, consacrée à Armand Jean Le Bouthillier de Rancé, qui n'est autre que le grand réformateur de l'ordre des cisterciens, fondé au VIe siècle par saint Benoît.
Publiée en 1844, cette biographie qui s'apparente presque à une hagiographie est pourtant l'un des derniers grands textes de Chateaubriand, dans laquelle il mêle souvenirs personnels, réflexions religieuses et portrait historique. Ce livre est régulièrement lu comme une sorte de conclusion ou d'ultime chapitre aux Mémoires d'outre-tombe. Dans ces lignes, Chateaubriand retrace la vie de cet abbé autrefois mondain, dont la conversion intérieure changea le destin.
Qui donc était Armand de Rancé ? Né en 1626, fils d'un secrétaire de Marie de Médicis et filleul de Richelieu, Armand de Rancé est issu de la noblesse de robe. Initialement destiné à une carrière militaire, il prend finalement la place de son frère aîné, décédé, dans les ordres et devient chanoine de Notre-Dame de Paris à l'âge de onze ans. Il est aussi abbé commendataire (c’est-à-dire qu’il reçoit les revenus d’une abbaye sans y résider ni en suivre la règle) de La Trappe en Normandie. Ordonné prêtre le 22 janvier 1651, brillant et remarqué pour son érudition pendant ses études, il se livre à une vie dissolue, s'adonnant aux plaisirs de la Cour où il bénéficie des faveurs du roi. On le retrouve dans les salons littéraires de Mme de Sévigné ou de Mme de Rambouillet. Bref, la sainteté et sa charge spirituelle sont tout sauf au programme.
Conversion
Tout bascule en 1657. La mort brutale de sa maîtresse le traumatise, sans compter les circonstances particulièrement morbides dans lesquelles il la découvre — revenant de la campagne, il serait tombé, selon des sources qui n'ont jamais été confirmées, sur le corps sans vie de la femme aimée, séparé de sa tête. La violence de ce spectacle suscite en lui un changement de cœur : l'abbé de Rancé éprouve le besoin de se retirer du monde et d'abandonner tout faste. Le voilà donc reparti dans sa demeure de Véretz, en Touraine. En 1663, il reçoit l'autorisation de revêtir l'habit cistercien et devient abbé de la Trappe, à Soligny (Orne). "Je me suis consacré à Dieu pour le reste de mes jours dans une condition qui m'a paru très vile et très méprisable, et par conséquent très propre pour faire pénitence de mes péchés", écrit-il le 30 juin 1664. Ici, seuls six moines demeurent sans grande conviction ni piété. La règle de saint Benoît, fondateur de l'ordre, est loin d'être appliquée.

Rancé s'en indigne, et, fidèle à la passion qui l'habite, décide d'engager une réforme radicale. Silence absolu, jeûne et pénitence rigoureux, pauvreté complète, vie cloîtrée, travail des mains : la Trappe renoue avec la véritable vie monastique. Plusieurs de ses contemporains souligneront l'extrême austérité de cette réforme et des mortifications imposées. Pour d'autres, la Trappe sera synonyme de rigueur et de ferveur. Armand de Rancé y demeurera jusqu'à sa mort en 1700. Sa réforme donnera naissance à l'ordre des Trappistes, ou ordre cistercien de la Stricte Observance.
Un ouvrage "miroir"
Dans son œuvre, écrite à la demande de son confesseur, René de Chateaubriand fait un parallèle symbolique entre la vie du moine et la sienne. Né dans une famille noble, député, diplomate et écrivain fréquentant les plus célèbres cercles littéraires et politiques de son époque, Chateaubriand goûte aux honneurs et à la gloire de sa vie mondaine. Mais vers la fin de sa vie, il traverse lui aussi une crise spirituelle marquée par le deuil, la solitude et la recherche de sens, exprimant un besoin de transcendance.
"Si Vie de Rancé n’est pas un fragment détaché de l’édifice des mémoires, il nous en apparaît cependant très proche : sous couvert de raconter la vie de l’auguste abbé de la Trappe, Chateaubriand révèle en pointillés la sienne", écrit ainsi Sébastien Baudoin, professeur de lettres supérieures au lycée Victor Hugo à Paris. En somme, la Vie de Rancé n’est pas seulement l’histoire d’un abbé et d’une réforme monastique, mais aussi une méditation sur la conversion et la quête de sens. Le récit devient ainsi un miroir presque spirituel, où l’auteur et le sujet se répondent, montrant que la véritable grandeur réside moins dans la gloire mondaine que dans la discipline intérieure et l’élévation de l’âme.










