Le choix de la haine est souvent le choix de l’homme enfermé dans sa peur, qui préfère ses amis à la Vérité. Pour l’écrivain Michel Cool, le refus de la haine n'est pas négociable, parce que sinon il signe notre capitulation face à la peur.
En passant par l'Indre, je me suis arrêté dans le cimetière de Pellevoisin pour me recueillir sur la tombe familiale de Georges Bernanos. L'écrivain tient une place particulière dans mon panthéon littéraire. Mais il fait aussi partie du paysage familier où je vis. Et il m'arrive souvent de penser, par intuition anachronique peut-être, que je profite comme lui des mêmes nuages bas, des mêmes vallons verdoyants et des mêmes collines bombées de l'Artois qu'il contemplait dans le village de Fressin, au temps béni de sa jeunesse.
La fosse aux lions numérique
Dans le silence et la froidure du petit matin tourangeau, caressé par un soleil intimidé par l'austère grandeur du lieu, j'ai comme entendu murmurer sous le marbre gris un appel, un cri à défier l'amertume ambiante dans laquelle se noie notre époque. Et moi avec. Il me disait : "Être capable de trouver sa joie dans la joie de l'autre : voilà le secret du bonheur." Cette réminiscence d'une citation du roman La Joie contient une force de vérité indiscutable. Elle résonne comme une évidence évangélique. Mais elle sonne tellement faux avec la cacophonie calomnieuse et souvent haineuse qui nous assourdit. En sortant du cimetière, où dort l'un des derniers hommes libres enfanté par les Lettres françaises, j'eus l'impression de m'en retourner dans la fosse aux lions.
La fosse aux lions de notre ère numérique, c'est principalement l'écran, la lanterne insubmersible de nos jours et de nos nuits. Il nous happe du matin au soir un peu comme des mouches rendues folles et vindicatives parce qu'elles ont perdu la force d'échapper à son emprise et de voler de leurs propres ailes. Alors elles piquent tout ce qui passe, tout ce qu'elles trouvent. Par colère et par vengeance. Leurs victimes deviennent à leur tour pugnaces et cherchent par tous les moyens à les réduire. C'est ainsi qu'un espace habitable se transforme en un endroit insupportable. Nos écrans numériques, sur lesquels se projettent en continu nos algarades et nos aversions journalières, ressemblent à ces lieux inhabitables. Car non seulement ils nous hystérisent, mais ils nous poussent à entrer dans la ronde infernale de la médisance, de l'injure, de la condamnation, de l'exclusion et même de l'exécution. Dans l'autre, il n'y a alors plus de possibilité de glaner de la joie, ne serait-ce que de la bienveillance ; il n'y a plus que du blâme à amasser et de l'animosité à ingurgiter.
La dignité est indivisible
L'actualité judiciaire de ces derniers jours n'a pas échappé au despotisme contemporain de la haine. Quoiqu'on pense de la personnalité de Nicolas Sarkozy, quelle que puisse être l'interprétation que l'on donne aux décisions de justice le concernant, la jubilation manifestée par certains de ses opposants politiques le jour de son incarcération avait quelque chose d'indécent et d'inhumain. Parallèlement, le discrédit et la haine jetés sur les juges par des soutiens de l'ancien président de la République sont des atteintes graves portées à l'état de droit et des menaces inadmissibles exercées sur des personnes. Le juge Éric Halphen, cofondateur de l'association Anticor, s'est exprimé sur cette séquence inédite de notre histoire judiciaire et républicaine. Et son avis a le mérite, sinon le courage, de la nuance quand il déclare : "Que l'on soit puissant ou misérable, la prison est toujours une épreuve et un constat d'échec, car ça ne fait pas plaisir aux juges d'envoyer les gens en prison." Il est trop facile de condamner la haine quand elle frappe ceux qu’on aime, et de la tolérer quand elle vise ceux qu’on méprise. L’indignation sélective est une trahison. Elle révèle un cœur qui n’a pas compris que la dignité est indivisible : ou elle est pour tous, ou elle n’est pour personne. Le refus de la haine n'est pas négociable.
Les belles paroles des massacreurs
À mon retour du Cher, j'ai relu des passages des Grands Cimetières sous la lune. Dans ce pamphlet publié en 1938, Georges Bernanos dénonce avec virulence les exactions commises par les franquistes contre leurs adversaires républicains pendant la guerre civile en Espagne. Sympathisant lui-même de la cause nationaliste et père d'un fils s'étant volontairement engagé dans la Phalange espagnole, une organisation nationaliste d'obédience fasciste, l'écrivain, alors au sommet de sa verve tribunicienne, fustige la complicité du clergé et de la hiérarchie catholiques espagnols avec Franco, ainsi que la complaisance de certains milieux intellectuels français pour l'anticommunisme assumé à tout prix du "Caudillo". Il écrit : "La peur me dégoûte chez tout le monde, et derrière les belles paroles des massacreurs, il n'y a qu'elle. On ne massacre jamais que par peur, la haine n'est qu'un alibi."
Pour ce procès admirable de la trahison de la morale chrétienne perpétrée par des tenants autoproclamés de la défense de la chrétienté, la tête de l'auteur est mise à prix par Franco. La philosophe Simone Weil, qui combat alors aux côtés des républicains, écrit une lettre pleine de gratitude à Bernanos. Elle loue le courage et la grandeur de son discernement. L'écrivain français conservera toute sa vie cette lettre soigneusement pliée dans son portefeuille.
Faire la guerre à la peur
Être plus ami de la Vérité — en l'occurrence pour Bernanos, être plus ami du Christ — que de ses amis politiques ou religieux, c'est ce qui fait la différence entre un homme vraiment libre qui n'a pas peur et un homme enchaîné qui vit sous le régime de la peur. De la peur de l'autre, surtout, de celui qu'on a diabolisé, c'est-à-dire déshumanisé, afin de légitimer la croisade qu'on mène contre lui, et même d'excuser ses inévitables dommages collatéraux, comme on nomme pudiquement certaines atrocités humaines. On reconnaît un pouvoir tyrannique, un despotisme, à cette manière caractérisée de déguiser un mal en bien. De travestir une réalité en abstraction. De nier le réel pour faire valoir une idéologie. L'homme qui préfère être plus ami de ses amis politiques ou religieux que de la Vérité, prend le risque de se laisser enrôler par la haine, la haine de l'autre qui, comme l'écrit Bernanos, n'est qu'un alibi de quelque chose de plus dangereux encore : la peur. Cette frousse incroyable qui, si on lit bien l'Évangile, fut l'ennemie numéro un du Christ tout au long de son ministère public. "Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ?" (Lc 4, 40) lance-t-il à ses apôtres, autant dire à ses intimes, terrifiés par la tempête qui fait chavirer leur barque.
Le refus de la haine n'est pas négociable, parce que sinon il signe notre capitulation en rase campagne face à la peur qui nous poursuit aux trousses du matin au soir. En revanche, il faut, matin et soir, faire la guerre à la peur, à toutes les peurs qui nous incitent à nous haïr souvent les uns les autres, pour le seul bon plaisir du Diviseur et de ses mauvais apôtres — les fameux loups déguisés en bergers — qui prolifèrent en cette saison automnale de notre Histoire où, heureusement, l'Espérance ne dit jamais son dernier mot !












