Donner une voix à nos aînés, telle est l’ambition de Paul Peytoureau. Ce Gersois de 32 ans a lancé, en 2022, "Passé par là", un projet audiovisuel qui consiste à recueillir les souvenirs des personnes âgées et à les diffuser ensuite sur les réseaux sociaux. Lorsqu’il a 25 ans, Paul est très marqué par le décès de ses grands-parents, Jacques et Annette. Il s’interroge alors sur la manière dont il peut transmettre et diffuser la parole de ceux qu’on entend peu. “Je n’avais pas la maturité ni l’esprit pour les interroger de leur vivant”, regrette-t-il. "Quelques années plus tard, j’ai décidé d’aller filmer les témoignages d’autres grands-parents, pour pouvoir leur poser les questions que je n’avais pas pu poser aux miens." Pour ses premières histoires, Paul va frapper à la porte de ses voisines gersoises, dont il décide de poster des extraits sur les réseaux sociaux. Les vidéos marchent, et le jeune homme, réalisateur indépendant depuis deux ans, poursuit avec le tournage d’autres interviews. Le projet est lancé.

"La trace d’une vie"
Trois ans plus tard, Paul a tout investi dans cette aventure : ses économies, son temps, son énergie. Les dons recueillis via sa cagnotte Tipee lui permettent de financer son projet, parfois difficilement. Refusant de basculer dans le tout payant pour garder une liberté éditoriale totale, les petits contrats ponctuels prolongent cette dynamique. "Je n’ai plus besoin de prospecter. Les gens me contactent directement, souvent car ils estiment que le parcours de leur voisin ou de leurs grands-parents est atypique et qu’il mérite d’être mis en lumière." Paul voit d’abord les tournages qu’il réalise comme un cadeau fait aux familles. Des extraits choisis sont montés et diffusés sur Instagram et un long format publié sur sa chaîne Youtube. "Pour une famille, c’est la trace de la vie d’un de ses membres, on la regarde une fois puis on la range pour la ressortir 10 ans après. Les vidéos vivent peut-être davantage sur les réseaux, où elles sont commentées, partagées et permettent d’informer, d’instruire, parfois de dénoncer." Signes de son succès, Paul cumule aujourd’hui 134k abonnés sur Instagram et dépasse régulièrement le million de vues.
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Ecouter nos aînés
Le sens global que Paul donne à son projet tient en peu de mots : se tourner vers nos aînés avec lesquels le lien est parfois rompu. "À mon avis, on n’écoute pas suffisamment nos grands-parents, et pourtant ils sont détenteurs d’une connaissance presque inépuisable. Ils ont beaucoup à nous apprendre et peuvent être de bon conseil." La démarche du jeune vidéaste s’ancre aussi dans la volonté d’être reconnaissant vis-à-vis de l’époque actuelle. "Nos aînés nous invitent à ne pas oublier les périodes par lesquelles nous sommes passées. J’interroge beaucoup d’hommes et de femmes qui ont connu la Seconde Guerre mondiale, et souvent la faim. On râle souvent mais on vit dans une époque confortable par rapport à eux."
La richesse du travail de Paul tient aussi dans la diversité des profils qu’il parvient à interroger. Parmi les 297 vidéos que le jeune réalisateur compte aujourd’hui à son actif, certaines le touchent davantage. Comme le témoignage de Clémentine, 96 ans, qui selon Paul "mériterait d’être recueilli par un biographe." Cette femme, née en 1929 dans une famille très modeste de Mayenne, rêve de devenir institutrice. À 14 ans, elle entre dans un pensionnat géré par des sœurs. Elle en sort 10 ans plus tard, à 25 ans, après avoir été contrainte d’y travailler et d’y subir les mauvais traitements réservés aux filles de ferme. Une histoire qui a particulièrement marqué le jeune homme. "La résilience est ce qui me fascine et me touche le plus. On voit à quel point le corps et l’esprit peuvent tenir face à l’épreuve et la souffrance."
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Sauver la mémoire, un devoir
Paul ressent un appel à aller recueillir ces morceaux de vie. "Je me sens comme obligé de filmer ces témoignages : si je ne le fais pas, qui le fera ? Plus le temps passe, plus ces récits prennent de la valeur." Le Gersois reconnaît le travail d’archives de certains établissements publics comme l’INA, mais s’interroge tout de même : "Je me demande parfois pourquoi je n’ai pas fait cela plus tôt, pourquoi nous laissons encore s’éteindre tant d’histoires. Beaucoup auraient pu témoigner sur les deux guerres, que nous avons laissé disparaître sans prendre le temps de les écouter. On a perdu trop de choses." Pour combler ce vide et continuer à transmettre, Paul désire aller plus loin et varier les audiences. L’un de ses projets futurs : faire de ces précieux témoignages des formats pédagogiques pour les écoles, mais aussi élargir le champ de rencontres en exportant le projet dans d’autres pays. "Des gens me contactent pour que je vienne aux Antilles, à Madagascar, au Congo, au Maroc ou au Canada ! Il y a tant de choses à raconter."
Au-delà de la notion de devoir, Paul constate chez la jeunesse un désir profond d’authenticité qu’incarne la génération d’avant-guerre : "Ce sont souvent sur Instagram que les histoires d’aînés touchent. Face au monde de l’image et de l’immédiateté, ces gens incarnent la spontanéité, le naturel. Il suffit de voir : quand je pose la caméra, ils ne la regardent pas une seule fois." Pour lui, chaque voix sauvée n’appartient plus seulement au cercle familial : elle nous éclaire tous, sur notre époque, notre société, notre histoire commune. "On ne sera jamais trop nombreux à faire ce travail", conclut-il. "Tant qu’il y aura des mains et des oreilles pour recueillir la parole des anciens, la mémoire ne mourra pas."











