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Olivier de Rohan Chabot : “Sauver les églises, c’est un acte de foi en l’avenir”

Église Sainte-Croix de Provins (Seine-et-Marne)

Fermée depuis 40 ans, l'église Sainte-Croix de Provins du XIIe siècle est classée monument historique. Elle a rouvert le 31 août 2025 après une rénovation d’envergure.

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Cécile Séveirac - publié le 22/10/25
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Alors que la grande collecte nationale pour sauver 5.000 églises peine à atteindre ses objectifs, la Fondation pour la Sauvegarde de l’Art Français relance la mobilisation aux côtés de la Fondation du patrimoine. Son président, Olivier de Rohan Chabot, revient sur les enjeux de cette opération et sur le sens profond du patrimoine religieux dans notre société.

5.000 : c'est le nombre d'édifices religieux menacés de disparition en France, faute d'entretien. Parmi eux, la grande majorité sont des églises catholiques, héritage d'une foi vivante malgré les années de sécularisation. Devant le risque de les voir disparaître, Emmanuel Macron a lancé en septembre 2023 une collecte nationale via la Fondation du patrimoine. Celle-ci visait de rassembler 200 millions d'euros en quatre ans afin de restaurer au moins 1.000 édifices, notamment à destination des petites communes dépourvues de fonds pour entretenir leurs églises. Deux ans plus tard, le constat est évident : l'objectif est loin d'être atteint, avec 25 millions d'euros collectés en 2025.

C'est dans ce contexte que la Fondation pour la sauvegarde de l’art français a été mandatée pour relancer, aux côtés de la Fondation pour le patrimoine, la collecte des fonds. Cette association centenaire a lancé, à l'occasion des Journées du patrimoine, un appel à candidatures auprès des maires. Les communes de moins de 10.000 habitants (20.000 outre-mer) sont invitées à proposer un édifice appartenant à une personne publique. Dans chaque région, trois sites seront présélectionnés par la Fondation et les DRAC (Directions régionales aux affaires culturelles), selon la qualité patrimoniale, l’urgence et le potentiel local. Un vote citoyen, ouvert du 23 octobre au 16 novembre 2025 sur le site de la Fondation, désignera un lauréat par région et les gagnants bénéficieront d’une souscription dédiée et d’une cagnotte nationale ouverte dès le 20 septembre. Pour encourager les dons, l’État accorde une réduction d’impôt de 75% jusqu’à 1.000 €. "C’est à la portée de beaucoup", estime Olivier de Rohan Chabot, président de la Fondation, auprès d'Aleteia, qui revient plus en détail sur la nécessité d'une véritable mobilisation. "Une église, ce n’est pas un château fort. C’est un lieu qui pousse à s’interroger sur le sens de ce qu’il représente. Ces édifices racontent la vie de la communauté locale, sa mémoire, ses épreuves, ses joies". Entretien.

Aleteia : Pouvez-vous nous expliquer concrètement en quoi consiste cette collecte nationale, et quels sont les objectifs que vous vous êtes fixés avec la Fondation du patrimoine ?
Olivier de Rohan Chabot : Il y a un an, lorsque le président de la République a évoqué les églises de France, il a reconnu pour la première fois que leur conservation relevait d’un véritable enjeu d’État. Ces édifices appartiennent aux communes, et constituent un patrimoine d’exception, parfois classé, parfois non. Le président a donc décidé d’accorder aux églises rurales le même avantage fiscal que celui accordé aux donateurs de Notre-Dame de Paris : une réduction d’impôt de 75 % au lieu de 66%. Mais cela n’a pas rencontré le succès espéré. Il faut, hélas, se donner beaucoup de mal pour attirer l’attention sur les églises de campagne. Le maintien de ces édifices en bon état est un problème aussi ancien que la France. C’est une cause difficile, car le mot “religieux” effraie parfois. Les églises rurales se trouvent souvent dans des territoires de moins en moins habités, touchés par la déchristianisation. Ce contexte ne pousse pas forcément à donner pour "quelques fidèles". Pourtant, ces églises abritent des œuvres d’art méconnues. Il y a dix ans, nous avons lancé la campagne Sauvons le plus grand musée de France avec des étudiants, des entreprises et des élèves : cela a montré que des personnes très éloignées de la foi chrétienne peuvent être profondément touchées par cette beauté. Et je remarque souvent qu’il est plus facile de mobiliser des habitants modestes, proches du terrain, que certaines élites aujourd’hui déconnectées de tout cela.

Le château fort symbolise le pouvoir ; l’église, elle, est la maison de tous — de Dieu, mais aussi du peuple. C’est la vie même de la France qui se lit dans ces murs.

Cette collecte devait permettre de sauver 5.000 églises, avec un objectif de 200 millions d’euros de dons. Pour l’instant, on en est à environ 25 millions. Vous venez de relancer un appel à candidatures auprès des maires, avant un vote national. Est-ce une manière de redonner un nouvel élan populaire à cette initiative ?
Oui, c’est exactement cela : il faut redonner un souffle collectif. Nous voulons montrer au plus grand nombre de Français ces très belles églises qui sont les leurs. Ne jamais oublier que la beauté du patrimoine, c’est la beauté des pauvres — parce qu’elle est accessible à tous. Tout le monde ne peut pas aller à New York ou au Japon, alors que ces merveilles sont juste à côté de chez nous. Nous voulons donc relancer la mobilisation. On voit à quel point les habitants, y compris ceux venus d’horizons divers, peuvent être attachés à leur clocher. Lorsqu’on emmène des élèves de collèges ou de lycées découvrir ces églises, ils sont souvent émerveillés. Les maires avaient jusqu’au 12 octobre pour présenter des dossiers, et nous prolongeons un peu ce délai. À partir du 23 octobre, trois églises seront sélectionnées par région, puis les Français seront invités à voter pour celles qu’ils souhaitent sauver en priorité. Ensuite, il faudra rassembler les moyens nécessaires : beaucoup de gens pourraient donner 1.000 euros, ce qui ne leur coûterait en réalité que 250 euros grâce à la déduction fiscale. C’est à la portée de beaucoup.

Quels types d’édifices ou d’œuvres religieuses seront concernés ? Existe-t-il des critères de sélection particuliers ?
Non, il n’y a pas de critères stricts : qu’une église soit classée ou non importe peu. Ce qui compte, c’est son intérêt esthétique, historique, ou simplement symbolique pour le village. Une église, ce n’est pas un château fort. C’est un lieu qui pousse à s’interroger sur le sens de ce qu’il représente. Ces édifices racontent la vie de la communauté locale, sa mémoire, ses épreuves, ses joies.

Au-delà de la pierre, que représente pour vous le patrimoine religieux dans la mémoire et l’identité françaises ?
Pour un étranger, comme pour un Français, un village c’est un château… et une église. Nous avons tous en tête cette image d’un clocher au milieu de la place. Le château fort symbolise le pouvoir ; l’église, elle, est la maison de tous — de Dieu, mais aussi du peuple. C’est la vie même de la France qui se lit dans ces murs. Quiconque s’y intéresse un peu découvre l’histoire de sa communauté. L’ignorance des Français, aujourd’hui, face aux choses de la religion est d’ailleurs étonnante : beaucoup ne savent même plus la signification des jours fériés, alors que c’est notre propre histoire.

La foi, c’est justement de ne pas préjuger de l’avenir. L’histoire est pleine de retournements inattendus. On a vu des lieux qu’on croyait condamnés renaître soudainement.

Dans un contexte où les églises rurales se vident, comment convaincre que leur restauration reste une cause commune, même pour les non-croyants ?
La Fondation pour la Sauvegarde de l’Art Français est apolitique. Je ne mène pas de militantisme personnel. Il y a mille façons d’aimer les églises. J’aimerais que les catholiques s’y intéressent davantage, certes, mais j’insiste surtout sur la responsabilité de chacun. Beaucoup estiment que "c’est aux autres" de s’en occuper, à l’État ou aux communes. Ce n’est pas vrai : chacun peut et doit y contribuer. La sauvegarde du patrimoine, c’est aussi un acte de civisme.

Peut-on vraiment sauver ces édifices s’ils ne sont plus utilisés pour leur fonction première ? En d’autres termes, la sauvegarde du patrimoine religieux ne passe-t-elle pas avant tout par celle de la foi ?
La foi, c’est justement de ne pas préjuger de l’avenir. L’histoire est pleine de retournements inattendus. On a vu des lieux qu’on croyait condamnés renaître soudainement. Regardez le Petit Palais à Paris : il y a 15 ans, on pensait qu’il ne tiendrait pas. On y a placé un homme merveilleux à sa tête [Christophe Leribault, NDLR], et c’est devenu un succès formidable. On ne sait jamais ce que demain nous réserve. C’est pourquoi il ne faut rien abandonner. Nous pouvons au moins faire en sorte que l’église soit encore là. La foi en l'avenir c'est aussi une foi qui sauve.

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