Campagne de Carême 2026
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C’est toujours le même problème avec ceux qui font profession de rire de tout : quand on les voit soudain sérieux, on soupçonne le second degré. Ainsi de cette requête officiellement transmise au président de la République, qui fait les pages 2 et 3 du Charlie Hebdo du 8 octobre : "Nous pensons qu’il serait légitime de transférer au Panthéon les cendres de Stéphane Charbonnier, dit Charb, directeur de la publication de Charlie Hebdo au moment de l’attentat du 7 janvier 2015, où il perdit la vie."
Islamophobie, escroquerie
Signée par la famille de Charb, la lettre explique qu’il s’agit de saluer "l’attachement de la France à la liberté d’expression des journalistes, des dessinateurs et de tous les citoyens, ainsi qu’à l’antiracisme, à la justice sociale et à la laïcité, valeurs éminemment républicaines pour lesquelles Charb s’est battu toute sa vie et qui rassemblent la très grande majorité des Français de toutes opinions et de toutes confessions." Droite et gauche, athées, juifs, musulmans et chrétiens, "Bouddha" peut-être ajouterait Fabrice Cabrel, une foule immense et bariolée proclamerait une fois de plus qu’elle est Charlie, tandis qu’Alain Souchon chanterait "Abderhamane, Martin, David"... La nation retrouvée communierait dans cette nouvelle panthéonisation.
D’autres raisons, un peu moins consensuelles, nous viennent à l’esprit pour justifier qu’Emmanuel Macron lance un solennel "Entre ici, Charbonnier !". Ce serait par exemple l’occasion de rappeler que Charb voyait dans l’accusation d’islamophobie une escroquerie pour faire taire tout critique raisonnée de l’islam (celle-là même que réclament certains intellectuels musulmans réformateurs). Cela offrirait aussi la possibilité de citer la réponse de Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, au procès des caricatures de Mahomet : "Vous nous demandez une égalité de traitement avec les chrétiens alors ! Vous ne semblez pas savoir avec quelle virulence Charlie a toujours traité l’Église catholique : laissez-moi vous montrer quelques couvertures de Charlie ayant trait au pape ou à Jésus et vous me direz si vous voulez vraiment une égalité de traitement […]. Même à Charlie, on n’oserait pas faire sur le prophète Mahomet le dixième de ce qu’on fait sur le pape et sur le Christ." À bon entendeur islamo-gauchiste, prompt à faire des musulmans les seuls moqués de France, salut !
Sacraliser la désacralisation
La question principale reste toutefois celle-ci : Charb au Panthéon, blague ou pas blague ? Dans son éditorial du 8 octobre, Riss défend à l’évidence la cause de son prédécesseur avec le plus grand sérieux. L’hypothèse du canular s’éloigne. Riss admet que l’idée d’une panthéonisation de Charb peut sembler incongrue, mais conclut quelques lignes plus loin qu’elle ne fera rire que les imbéciles. Plus aucun doute : nulle trace de second degré dans cette affaire. Si on ne peut même plus rire de tout, dans Charlie Hebdo, où va-t-on ? Confessons que nous étions même prêts à trouver la requête adressée au président Macron amusante. Aux arguments de Riss (ce ne sont pas des hommes qu’on transfère au Panthéon, mais "leurs idées et leurs valeurs avant tout" ; Charb ne l’aurait pas voulu, mais ceux qui y sont déjà ne le cherchaient pas non plus ; Charb serait le plus jeune entrant et c’est bien de toucher les jeunes…), on aurait volontiers substituer des motifs plus "charliesques" : ce serait un pied de nez à la morosité ambiante ; cela permettrait de proclamer, en affichant quelques obscénités bien choisies, qu’aucun lieu républicain n’est sacré ; cela rappellerait aux catholiques désespérant de la miséricorde qu’un caricaturiste athée peut finir dans une (ancienne) église ; et, surtout, Monsieur le Président, ce serait pour vous l’occasion d’un discours moins pompeux que ceux que vous avez prononcés pour Simone Veil, Joséphine Baker, et Robert Badinter.
Riss, bizarrement, ne soulève pas la question la plus intéressante : à quoi pourrait ressembler le discours d’entrée au Panthéon d’un tel pensionnaire ? Quelle forme pourrait prendre la sacralisation de la désacralisation ? Quelle pompe respectueuse choisir pour celui qui vomit la pompe respectueuse ?
Concours d’éloquence
Le mieux serait peut-être d’organiser un concours dans toutes les écoles de la République. Sujet : écrivez l’oraison funèbre de Charb. Vous veillerez à ne pas vous inspirer du catholique Bossuet, mais à être fidèle en même temps à la tradition républicaine du genre et à l’esprit Charlie. Vous bannirez donc les effets rhétoriques trop appuyés de concours d’éloquence de lycée, comme celui du président Macron à propos des époux Badinter : "Lumière d’un grand amour, amour des grandes Lumières" (pour Charb, il vaudrait mieux, en effet, éviter "courage de la caricature, caricature du courage"). Les mauvais jeux de mots étant en revanche valorisés, vous n’hésiterez pas à rendre hommage à la foi — républicaine — du Charbonnier. Et surtout, comme cela doit plaire aux jeunes, vous serez le plus court possible. Le meilleur discours sera lu publiquement par le président de la République.
Les corrigés ne devant pas décourager les élèves, mais leur montrer au contraire qu’ils peuvent aisément faire mieux que leurs enseignants, nous nous contenterons d’une proposition très simple. Emmanuel Macron s’avancerait et chanterait seulement : "On ira tous au Panthéon, même moi." Cela semble idéal pour porter une nouvelle espérance républicaine et, accessoirement, pour permettre au Président une perspective de revalorisation narcissique.









