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Écrire à Dieu, c’est possible, et même recommandé !

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Jean Duchesne - publié le 21/10/25
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La relation à Dieu passe aussi par l’écriture en privé, sans réserves ni calculs, comme le montrent des saints tels que Thérèse de Lisieux et Charles de Foucauld. Si le Verbe créateur a fait transcrire sa parole à ses prophètes, observe l’essayiste Jean Duchesne, il est sûrement pertinent d’essayer de lui répondre dans l’humble patience de l’écriture.

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Une habitude qui semble s’être perdue vers le milieu du XXe siècle est celle d’un certain type d’écriture, qui s’est pourtant révélé d’une fécondité inattendue. Entendons-nous bien : sans doute jamais autant de textes n’ont circulé qu’aujourd’hui. Il y a non seulement les livres et les journaux imprimés, mais encore tout ce qui est numériquement transmis et même souvent transcrit à partir de l’oral. Or tout cela a des destinataires, voire en cherche, ou du moins en présuppose. Et ce qui a disparu (ou est devenu encore plus discret), c’est l’écriture non pas pour elle-même, comme si c’était une fin en soi, mais répondant d’abord à un besoin personnel du scripteur et sans prévoir de prolongements. C’est ce qu’on trouve chez Thérèse de Lisieux et Charles de Foucauld. Et c’est un phénomène qui mérite qu’on s’y attarde un peu.

Écrivains sans public et auteur malgré eux

Les écrits de ces deux saints ont indéniablement un impact durable. C’est d’ailleurs l’audience de cette littérature qui a conduit à leur canonisation. Pourtant, rien de tout cela n’a été rédigé pour être diffusé, ni même en visant des lecteurs potentiels ou pour la postérité. Ces "œuvres" contiennent certes des lettres à des confidents, mais sans publication programmée. Les carnets, notes, cahiers, journaux intimes et feuilles volantes qui ont eu un tel retentissement ont pu être composés à l’instigation de conseillers spirituels, lesquels ont pu, ainsi qu’une poignée d’autres proches, en avoir partiellement connaissance. Mais ils n’ont pensé qu’après la mort des "auteurs" que tout cela méritait d’être partagé aussi largement que possible.

Pourquoi donc la petite carmélite malade et l’ancien officier de cavalerie devenu trappiste puis ermite à Nazareth et enfin au Sahara prennent-il la plume ? On peut conjecturer que c’est pour essayer d’y voir plus clair en eux-mêmes et de discerner plus nettement en l’exprimant ce qu’ils ressentent, au-delà des expériences sensorielles, dans leur relation avec Dieu, et plus précisément avec la personne du Christ. Ces réflexions comprennent des visions du monde, l’écoute d’appels à se laisser associer au dessein qu’y poursuit Dieu, donc une conscience paradoxale de soi (à la fois faible et porté par des grâces), et enfin des discours adressés directement à Jésus pour se donner à Lui comme Lui se donne.

En toute liberté et sincérité

Il s’agit ainsi non pas d’amorces de dialogue avec d’éventuels lecteurs et encore moins de messages à leur intention, mais (pour une bonne part) de monologues qui ne sont pas motivés par la perception d’auditeurs déjà présents ou éventuels. La formulation confère une réalité objective à ce qui est subjectivement et informellement éprouvé, et ce phrasé débouche parfois sur un dialogue avec le Christ — ou du moins sur des déclarations qui lui sont nommément adressées avec la certitude d’être attendues et entendues.

Les mémoires ne sont plus seulement des autobiographies narratives, mais rapportent des sentiments, des intuitions.

S’isoler, se munir de quoi écrire et coucher sur du papier ce qui tient à cœur, sans trop de soucier d’une suite ou de retours, mais sans veiller non plus à ce que cela disparaisse — à moins d’un reniement ou d’un désaveu d’un moment de liberté et de sincérité —, c’est bien sûr un comportement qui s’inscrit dans une certaine culture, comme effet d’une éducation, d’une pédagogie. C’est le propre d’une époque où l’on apprend de plus en plus à lire et à écrire dès l’enfance, et où les devoirs de la survie et de la socialisation se font moins impérieux et laissent du temps pour l’introspection, tandis que se développe la conscience de l’unicité du "moi".

Le moment culturel du journal intime

À partir du XIXe siècle donc, de même que depuis toujours on se met à parler en entendant et imitant les autres, on se met à son tour à écrire des histoires, des considérations, des poèmes, parce qu’on en lit de plus en plus. Et les mémoires ne sont plus seulement des autobiographies narratives, mais rapportent des sentiments, des intuitions. On en note au jour le jour, sans imaginer de publication ni même de communication à quiconque. C’est un peu comme si l’on se reflétait dans un miroir, et l’image du soi intime qui est alors dessinée est d’autant plus "vraie" qu’elle n’est pas soumise au regard et à la lecture d’autres (proches ou inconnus). 

C’est pourquoi, il y a un peu plus d’un siècle, les pasteurs qui sont également directeurs d’âmes encouragent celles de leurs ouailles qui en ont les capacités à mettre noir sur blanc leurs méditations. Il s’agit de résumer les enseignements reçus et les découvertes faites, afin de s’en pénétrer et de sceller dans des mots concrets les intentions et les engagements. L’habitude se prend donc de se retirer dans sa chambre, au cours d’une retraite et ensuite aussi régulièrement que possible, pour fixer par écrit ce qu’on a appris, pour y réagir même, pour éviter que la pensée et l’imagination se dispersent, pour que les résolutions s’affermissent en engagements…

Quand la grâce rend exemplaire la singularité

Presque toutes les feuilles ainsi noircies sombrent tôt ou tard dans l’oubli sur terre, de même que la quasi-totalité des paroles proférées, que ce soit solennellement ou dans la banalité du quotidien. Quelques-unes, cependant, survivent et vont jusqu’à être éditées et porter du fruit… C’est le cas pour la petite cloîtrée de Lisieux et pour le solitaire de Tamanrasset : ceux qui ont posthumément trouvé et parcouru leurs papiers ont vite saisi qu’il y avait là des trésors qu’ils n’avaient pas le droit de laisser enfouis, de garder pour eux et encore moins de détruire.

Ces exceptions ne rendent nullement méprisables ni vains les épanchements moins puissants : eux aussi sont dus à des grâces. Car Dieu, dans la gratuité de sa générosité sans raideur, diversifie ses dons. S’ouvrir à son appel en est déjà un, et peut être suffisant. Formuler sa réponse de façon singulière et originale est un approfondissement non automatique. Et que cet accueil soit pris en modèle par d’autres et les inspire va plus loin encore — sans sélection élitiste et bien plutôt "pour le bien du Corps entier" (Ep 4,16) où les vocations à la sainteté sont différenciées et coordonnées, du sacerdoce au mariage en passant par la vie consacrée.

L’écrit en réponse à la Parole transcrite

Reste à comprendre pourquoi si peu de ces écrits désintéressés semblent à présent produits. Le dernier exemple est peut-être les Carnets spirituels du cardinal jésuite Jean Daniélou (1905-1974), publiés au Cerf en 2007. Il faut d’abord admettre que le geste de l’écriture a changé : ce qui est tapé sur un clavier et visible sur un écran sans qu’une matérialisation soit nécessaire est une réalité plus élusive que ce qui est manuscrit sur du papier. De plus, formaliser en texte son introspection sous le seul regard de Dieu n’a guère d’effets immédiats, alors que les techniques qui facilitent l’expression tendent de plus en plus à la rendre utilitaire en captant l’attention.

Le chrétien peut cependant se dire que la communication écrite est bien plus qu’un moyen d’obtenir des avantages et est constituante de la dignité de l’homme. La parole lui donne déjà une ressemblance avec le Verbe créateur (Gn 1, 27 et 2, 19), et lorsque Celui-ci se manifeste pour le rappeler à Lui, la Loi qu’Il donne est gravée sur des tables de pierre (Dt 27, 8). Les prophètes reçoivent l’ordre de transcrire ce qu’ils annoncent (Is 8, 1 ; Jr 30, 2) et il en va de même dans le Nouveau Testament (Ap 1, 19). Il vaut sans doute la peine d’essayer de répondre à Dieu sur ce mode, qui est un de ceux par lesquels Il se révèle, et donc d’apprendre — ou de réapprendre — l’humble patience de l’écriture sans calculs ni réserves.

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