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Éducation : quand la technique tue la confiance

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Marianne Durano - publié le 20/10/25
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"Tracer" son enfant, est-ce une bonne idée ? Il est plus raisonnable de faire confiance aux humains qui nous entourent, assure la philosophe Marianne Durano, plutôt que d’installer autour de nous un climat de défiance généralisée et d’illusoire sécurité technologique.

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Un homme vient récemment d’obtenir gain de cause auprès du tribunal de Toulon, après avoir introduit en douce un traceur GPS dans le cartable de son fils lors d’une sortie scolaire. L’école avait confisqué l’objet, suscitant l’ire du père, qui avait alors engagé une procédure judiciaire contre elle. Après que la juge lui a donné raison, en juillet dernier, le voilà qui récidive en ce mois d’octobre en engageant une nouvelle démarche pour "abus de pouvoir", afin qu’elle autorise explicitement l’utilisation de ces balises de géolocalisation dans son règlement. Un fait divers sans importance ou bien une jurisprudence désastreuse ?

Potentiellement en danger

Cette affaire normalise la défiance des individus envers une institution censée éduquer leur enfant. En reconnaissant que l’interdiction des traceurs porte une "atteinte grave et illégale à l'intérêt supérieur de l'enfant, tenant à être protégé par les moyens que les titulaires de l'autorité parentale estimeront appropriés", la justice sous-entend qu’être pucé sans consentement est conforme à l’intérêt supérieur de l’enfant, voire que cette "protection" relève du devoir du parent. "Comment ? Tu laisses ton fils partir en classe verte sans traceur ? Et son intérêt supérieur alors ?" Il en faut moins pour culpabiliser la mère angoissée qui sommeille en chacune d’entre nous… Et encore, il ne s’agit pas de laisser son enfant jouer sans surveillance dans la forêt, à la mode du Petit Poucet ! Il est question d’une sortie scolaire, c’est-à-dire d’un évènement extrêmement encadré et normé, durant lequel les adultes responsables doivent suivre tout un protocole si votre bambin a le malheur de s’écorcher le genou. 

Le sous-texte de cette affaire est consternant : même surveillé par des professionnels de l’enfance, des fonctionnaires diplômés, votre enfant est potentiellement en danger. Confier sa "protection" à un traceur d’Apple, c’est imaginer qu’un gadget technologique sera plus fiable qu’un être humain pour prendre soin de votre petit, c’est confondre attention et surveillance, éducation et contrôle.

Suivis à la trace

Or, pour grandir, un enfant a d’abord besoin de confiance : confiance en lui, confiance dans les adultes qui l’entourent, confiance dans la vie qu’il a à découvrir. Les prothèses technologiques sont des boucliers illusoires, qui nous coupent d’une relation authentique à autrui, empêchent le développement de l’autonomie individuelle, tout en nous livrant potentiellement aux mains de hackers mal-intentionnés, ou, plus prosaïquement, d’hommes d’affaires sans scrupules. L’entreprise californienne Skechers vient ainsi de commercialiser une gamme de sneakers pour enfants équipés d’un compartiment secret dans lequel glisser un traceur Bluetooth... Il ne reste plus qu’à espérer que personne ne pirate les chaussures de nos marmots ! Pistés sur le web par des "cookies" qui leur veulent du bien et leur vendent des pubs, nos enfants seront désormais suivis à la trace dans le monde réel par des parents anxieux, des pervers technophiles, ou demain des vendeurs connectés. C’est dans son "intérêt supérieur", on vous dit.

Boulet technologique

Tout cela m’évoque un épisode de la série Black Mirror, "Arkangel", dans lequel une mère équipe sa fille d’un traceur lui permettant de suivre toutes ses activités en temps réel. Inutile de dire que l’expérience se termine mal, la petite, devenue adolescente, supportant mal que maman espionne ses escapades amoureuses. Car, tout comme la confiance, la possibilité de la transgression est essentielle dans la croissance des adolescents, qui doivent pouvoir poser des choix autonomes et responsables, sans avoir peur de déclencher une alerte sur le smartphone de leurs parents. Cela me rappelle une situation que j’ai déjà vécue en classe, lorsqu’une élève dont le téléphone n’arrêtait pas de biper a fini par m’interrompre en me demandant de faire l’appel sur l’application Pronote pour que sa mère soit rassurée sur le fait qu’elle était bien en cours de philosophie ce lundi matin à 8h12... Que cette même élève passe le reste de l’heure à envoyer des photos d’elle à des inconnus sur Instagram ne semblait en revanche pas perturber sa génitrice outre-mesure…

Nos enfants vivent en permanence avec un boulet technologique qui réussit le double exploit de les couper du monde — jugé trop dangereux — tout en les exposant sans cesse à des agressions virtuelles aux effets bien réels (harcèlement, prédateurs sexuels en ligne, sextape, influenceurs sectaires). Moins nous avons confiance en eux, et dans leur entourage immédiat (amis, voisins, parents, professeurs), plus nous les livrons en pâture au monde entier. Moins ils sont armés pour affronter la vie, plus ils sont confrontés jeunes à ses pires réalités. Face à une vidéo porno, ce n’est pas le Airtag dans leurs sneakers qui les aidera à fermer les yeux, ni à avoir une bonne réaction. Face à un adulte violent non plus, d’ailleurs. Savoir où est notre enfant, ce n’est en rien une garantie que lui saura prendre les bonnes décisions dans les situations imprévues auxquelles il sera nécessairement confronté.

Faire confiance

Choisir la vie, c’est aussi choisir de faire confiance à nos enfants, et à l’éducation que nous leur donnons. Il est plus raisonnable de faire confiance aux humains qui nous entourent, que nous connaissons et à qui nous confions nos vies, plutôt que d’installer autour de nous un climat de défiance généralisée et d’illusoire sécurité technologique. C’est la condition, en tous cas, pour que nos enfants continuent à grandir dans un monde humain, plutôt que dans une dystopie panoptique. Le Panopticon, c’est ce dispositif concentrationnaire imaginé par le philosophe Jérémy Bentham, et abondamment commenté par Michel Foucault dans son célèbre essai Surveiller et Punir : une gigantesque tour permettant de surveiller en temps réels les moindre faits et gestes des détenus et des citoyens en général.

L’individu moderne, nous dit Foucault, est soumis à une discipline sans relâche, parce qu’il est toujours potentiellement sous surveillance : surveillance policière, administrative, professionnelle, et désormais familiale et technologique, surveillance qui prend en nous la place du regard omniscient du bon Dieu, à ceci près que ce dernier est miséricordieux, tandis que le nôtre est sans merci, prêt à intenter un procès au premier instit venu, qui aura voulu initier ses élèves au goût de la liberté, le temps d’une classe verte.

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