Après avoir offert à sainte Bakhita une aura universelle, la romancière Véronique Olmi a publié début octobre Une enfance catholique, livre dans lequel elle revient sur son enfance catholique. Entre blessure et espérance, elle y critique une Église trop rigide tout en célébrant le Christ miséricordieux.
Aleteia : Votre enfance en Provence dans les années 60-70 s’est déroulée sous la tutelle oppressive d’une religion dont vous écrivez qu’elle "était tout, contenait tout, dirigeait tout." Qu’entendez-vous par là ?
Véronique Olmi : Je suis issue d’une famille de 6 enfants, catholique pratiquante et conservatrice. La foi imprégnait notre quotidien : ce n’était pas un enseignement ponctuel cantonné à la messe du dimanche ou au catéchisme du jeudi, mais l’air que nous respirions. Avec une ambivalence : d’un côté, la religion ouvrait sur le mystère et les promesses magnifiques de l’enseignement christique -des possibilités de pardon, de vie éternelle… De l’autre, elle était très prosaïque, réduisant Dieu à un surveillant implacable inspectant les moindres détails de nos vies et prompt à sanctionner.
Le message christique équilibrait l’image de ce Dieu père Fouettard et donnait accès à la clémence, au partage, à la gaieté.
Le climat devait être lourd sous la menace de ce Dieu pourvoyeur d’obligations et d’interdits ?
Par certains côtés, indéniablement. Nous n’avions aucun recoin où nous cacher, puisque Dieu nous observait sans cesse d’un œil sourcilleux : dans les actes les plus minimes, il me semblait toujours être coupable… Le péché originel faisait de nous des éternels fautifs. Je me souviens de cette tante qui brandissait la menace du bras vengeur du Christ prêt à s’abattre sur nous à la moindre incartade… Heureusement, à la maison, la joie avait sa place, ce qui contrebalançait cette vision caricaturale et réductrice. Le message christique équilibrait l’image de ce Dieu père Fouettard et donnait accès à la clémence, au partage, à la gaieté.
La mort très précoce d’une sœur aînée a cependant pesé lourd dans votre histoire familiale. Malheur accru par le discours alors en vogue dans l’Eglise sur les limbes.
Catherine était l’aînée de la famille, elle est décédée à 8 jours. En soi, c’est déjà une vraie épreuve de perdre un enfant, mais quand en plus l’Eglise vous dit que ce bébé, parce que non encore baptisé, n’ira pas au Paradis mais dans les limbes, un lieu intermédiaire qui est le lieu du rien, imaginez la détresse de mes parents ! Comme s’ils étaient fautifs de ne pas avoir immédiatement protégé leur enfant : un bébé qui meurt coupable, quelle injustice ! Ça a profondément entravé mon père et ma mère dans leur élan. Pour nous aussi, ses frère et sœurs, l’impact de ce discours a été dévastateur : nous mesurions d’un coup que nous pouvions mourir et mourir punis. L’idée de savoir pour toujours Catherine errante et malheureuse nous tourmentait. (NDLR : Depuis un document publié en 2007 par la Commission théologique internationale, l’Église enseigne désormais l’espérance du salut pour ces enfants.)
Les rites rassurent, ils sont des pierres posées sur le chemin de la vie.
En parallèle du procès que vous instruisez de cette Église doloriste et moralisatrice, vous faites l’éloge des rites "réguliers et sécurisants" qui ponctuaient votre quotidien. N’est-ce pas paradoxal ?
Les rites sont des bienfaits, de quelque religion qu’ils viennent. Ils mettent des gestes là où il n’y a pas de mots. Des gestes partagés, immuables que les pères de nos pères ont accomplis. Ils créent une sorte de communion entre les présents et les absents. Prenez la fête de Pâques, la plus belle à mes yeux : cette promesse de résurrection, c’est tout de même extraordinaire ! Les rites rassurent, ils sont des pierres posées sur le chemin de la vie.
Votre chemin à vous est passé par une rupture avec le carcan d’un catholicisme étriqué, mais vous restez attachée à la spiritualité. De quelle manière ?
A l’adolescence, le monde s’ouvre à vous. Pour moi, il est important de poser sur lui un regard poétique, d’essayer d’être au plus vrai de l’accueil de ce monde et des autres, en posant sur eux un regard très aigu, acéré mais aussi ouvert et non-jugeant. Et comme je baigne dans un milieu artistique, je nourris ma spiritualité par le biais de l’art : que ce soit un film de Pasolini tel que "L’Evangile selon saint Matthieu", des suites de Bach, des livres de Christian Bobin ou l’album Ghosteen de l’artiste australien Nick Cave… Des rencontres aussi influencent ma foi : je pense par exemple au Prix Nobel de la paix, le Docteur Denis Mukengere Mukwege, ce médecin très croyant qui soigne gratuitement les femmes victimes de sévices sexuels. Enfin il y a les lieux. Le plus important dans ma construction mystique, c’est le Jardin des Oliviers : j’y suis allée à pied un jour sans vent, mais une fois sur place, il s’est levé avec une grande violence, puis a cessé net au moment où je partais… Je n’ai pas su décrypter cette expérience, mais en suis restée très marquée.
Le Christ est pour moi un compagnon, une référence, une aide, un idéal : l’amour fou incarné par un homme plein d’humilité, de fougue, de charisme, d’élan !
Il faut dire que le Christ compte beaucoup pour vous. De quelle manière ?
Il est pour moi un compagnon, une référence, une aide, un idéal : l’amour fou incarné par un homme plein d’humilité, de fougue, de charisme, d’élan ! Et que l’on a traité comme un malfaiteur… C’est une figure majeure, sinon la plus grande, qui interroge les hommes depuis 2000 ans. J’ai pas envie de passer à côté, de faire comme si ça ne me concernait pas.
Votre récit sur Bakhita a connu un succès fulgurant, jusqu’au-delà des frontières (200 000 exemplaires vendus). Que représente cette sainte pour vous ?
Jusque-là, j’écrivais des histoires contemporaines sans assise historique ou sociologique. Après le choc éprouvé en découvrant l’histoire de cette esclave soudanaise convertie au Christ, j’ai résolu d’écrire sur elle, même si mon éditeur refusait le manuscrit. Quand Albin Michel m’a dit banco, j’ai stoppé net tout le reste, j’ai fait un prêt à la consommation et me suis enfermée durant deux ans dans une chambre à Montmartre. Je me suis donné beaucoup de mal pour le travail de recherche documentaire, mais aussi pour trouver le bon ton. J’étais en prise avec Bakhita le jour la nuit, je vivais avec elle, ça a été une expérience incroyable… La réception du livre m’a dépassée : voilà huit ans qu’il est sorti et on m’en parle encore sans arrêt. Si elle m’accompagne aujourd’hui, c’est dans l’admiration que j’aie pour elle : sa force intérieure, son absence de haine pour ses bourreaux, son élan total vers la vie en font une référence absolue.
Pratique :










