Il peut donc y avoir du neuf en France. Le président a cédé. Il a accepté de remettre en cause ce qui était, disait-il, le cœur de son action récente, la réforme des retraites, débloquant ainsi, pour un temps au moins, la situation politique. À croire que Dieu existe, puisqu’un miracle est possible : la transformation inattendue de la volonté d’un homme qu’on dit pétri de la certitude de sa supériorité intellectuelle. Mais l’on reprend en fait ici la ligne d’analyse principale des commentateurs du jeu politique, qui de plus en plus font des caractères et des tempéraments le ressort dominant de l’action publique. À les en croire, tout serait surtout histoire d'individualités. Cependant, l’historien ne saurait tout à fait oublier la leçon de Fernand Braudel, exprimée dans La Méditerranée et le Monde méditerranéen au temps de Philippe II (1949), qui étage les temps historiques et donc les causalités. À la base qu’est le temps long et quasiment immobile des réalités géophysiques, se superpose la longue durée des transformations socio-économiques, puis vient l'écume événementielle politico-militaire, sans véritable influence ni signification historique profonde, et pourtant systématiquement valorisée.
La concentration de la puissance, une tendance lourde
Si l’on retient la leçon braudélienne (quelles que soient les récentes remises en cause de la quasi immobilité des réalités géophysiques), on constatera, au-delà des agitations politico-médiatiques, la continuité des orientations socio-économiques depuis les années 1970, et plus encore après 1983. La dynamique générale est la valorisation du capital plutôt que celle du travail. La financiarisation de l’économie, l’insertion volontaire et intégrale dans la compétition marchande internationale et la division du travail à l’échelle planétaire, l’incitation fiscale à la production entrepreneuriale par la réduction du coût du travail, la rétractation de la production matérielle sur le territoire national, le jeu sur les différentiels de coût de production afin de maintenir l’accessibilité à la consommation de masse, la réinsertion dans des logiques de rentabilité de biens et d’activités jusque-là socialisés (transport, énergie), tout cela n’a jamais été fondamentalement remis en cause.
Cela s’est accompagné de la dissolution des classes sociales, de la tertiarisation accélérée des activités, d’une métropolisation concentrant la puissance, la richesse et les activités dans les principaux pôles urbains, de la reconfiguration générale des systèmes de production réduisant les solidarités socio-professionnelles qui assuraient une forme de cohésion sociale capable d’assumer les divergences socio-politiques, même de manière conflictuelle. Vus dans cette perspective, les disputes sur le budget et la politique économique ne sont en rien la marque d’une possible rupture d’orientation. Il s’agit seulement et ponctuellement de savoir si et jusqu’où une forme de rééquilibrage partiel en faveur du travail doit, peut et va se produire, pas de remettre en cause la domination de la logique capitaliste néo-libérale. Aussi la question du tempérament présidentiel n’est-elle ici d’aucune espèce d’importance. Point de miracle donc.
L’exposition de soi comme argument de vote
Pourtant, on ne peut rejeter aussi facilement cette question du tempérament. Mais il faut pour cela la prendre par le bon bout, en constatant d’abord que depuis une bonne vingtaine d’années, les modalités d’exposition de soi des responsables politiques ont mué, sans qu’il s’agisse d’abord d’une question de communication politique. Jusque dans les années 2000, ils étaient réticents à mettre en avant leur personnalité, même si elle était croquée par les commentateurs et analystes — De Gaulle se prenant pour Louis XIV, Giscard d’Estaing petit marquis du XVIIIe siècle, Mitterrand florentin machiavélique. Désormais, ils s’exposent eux-mêmes comme un argument de vote — de vente. Toutes leurs caractéristiques psychoaffectives deviennent un moyen d’imposer leur puissance et leur volonté politiques, afin de réduire à quia les adversaires pour réaliser leur projet idéologique. La France n’est ici en rien originale, il n’est que de faire un tour d’horizon planétaire pour voir surgir un peu partout les mêmes réalités, à des degrés plus ou moins paroxystiques.
Le temps de l’outrance des individualités
Il faut donc considérer que se produit en fait une mutation dans ce qu’est le pouvoir et son rapport à l’individualité de ceux qui le poursuivent ou l’exercent. Les temps présents sont ceux, tendanciellement, de l’outrance de la puissance et de l’individu. Celui qui exerce le pouvoir ou aspire à l’exercer tend à faire disparaître les limites dans son usage, au profit de son projet idéologique, et, en même temps, laisse le pouvoir exacerber visiblement les tendances structurelles de sa personnalité, manifestation concrète que celui-ci agit en lui, donc qu’il le possède ou le recherche. C’est une forme d’expression sans fard de la domination politique qui se produit, l’exacerbation de la personnalité et des choix idéologique n’étant qu’une manière de manifester la supériorité sur ceux qui ne sont pas aux responsabilités.
Cette évolution peut être rapprochée de celle qui se produit chez les possesseurs et rentiers du capital. Ils manifestent tout autant leur domination par des signes extérieurs de richesse et de réussite, des pratiques de distinction sociale (résidentielle, scolaire, activités culturelles…) et la vive contestation de toute remise en cause des articulations présentes entre capital et travail au nom de l’évidence du capitalisme néo-libéral et de la valeur travail. Rien que de logique. Après tout, élites politiques et élites socio-économiques proviennent globalement du même milieu, formant une galaxie de domination où l’on circule entre responsabilités politiques et activités économiques afin de maximiser et de préserver ses intérêts présents et futurs.
Faut-il s’étonner que ces évolutions produisent d’intenses réactions affectives chez ceux qui subissent le pouvoir, politique, social ou économique ? L’exhibition outrée du pouvoir et de la personnalité et l’expression d’une forme de mépris de supériorité suscitent en effet la concupiscence, soit l’envie et la jalousie, dans un monde de passions égalitaires, tout autant qu’ils heurtent la certitude morale de la décence commune. Dans l’état actuel des choses, les premières sont les plus réactives, la haine redevenant ainsi une passion largement partagée. Et il n’est pas sûr que, face à sa puissance, la seconde puisse l’emporter pour obtenir les transformations apaisées et impératives qu’elle revendique.

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