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Samuel Paty, Dominique Bernard et la laïcité sans ailes

Des collégiens se rassemblent pour observer une minute de silence en hommage aux professeurs français assassinés Samuel Paty et Dominique Bernard au collège Gaston Deferre à Marseille

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Henri Quantin - publié le 15/10/25
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L’hommage proposé le 14 octobre par l’Éducation nationale aux professeurs assassinés par des terroristes islamistes est d’une laïcité convenue, mais pas toujours bien comprise, regrette l’écrivain Henri Quantin.

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Seize octobre 2020, 13 octobre 2023, deux professeurs assassinés. L’Éducation nationale tente comme elle peut de faire vivre leur souvenir par une minute de silence proposée dans les collèges et lycées français ce mardi 14 octobre. Persuadé qu’un tel hommage gagne à être préparé et soucieux de mâcher le travail aux professeurs désireux de bien faire, le ministère propose sur son site un fichier de 59 pages : "Les 16 documents (poésies, discours, littérature, textes de réflexion et documents iconographiques) sont proposés au choix des professeurs comme supports potentiels pour une étude en classe, dans le cadre de l’hommage à Samuel Paty et Dominique Bernard. Ils sont accompagnés de pistes d’analyse et de propositions d’activités en lien avec la défense de la liberté d’expression, des valeurs de la République et du rôle du professeur et de l’École."

Un passé révolu

De Jean Jaurès à Jacqueline de Romilly, de Tocqueville à Pagnol, de Delacroix à Plantu, de Camus à Barbara, chaque œuvre vante à sa façon la mission de l’instituteur et la grandeur de la connaissance, les bienfaits de la civilisation et le nécessaire combat pour la liberté, les vertus de la presse ou les promesses de la jeunesse... République oblige, on ne commence qu’au XIXe siècle, mais la matière est déjà abondante. Tout cela est plutôt bien fait, même si l’école chantée dans la plupart des textes semble relever d’un passé révolu. Ainsi de ce passage de La Gloire de mon père : "Car le plus remarquable, c’est que ces anticléricaux avaient des âmes de missionnaires. Pour faire échec à “Monsieur le curé” (dont la vertu était supposée feinte), ils vivaient eux-mêmes comme des saints, et leur morale était aussi inflexible que celle des premiers puritains. " On ne peut s’empêcher de penser que Péguy, cinquante ans avant Pagnol, considérait déjà que le temps des hussards noirs de la République enseignant la même morale que les curés était en train de prendre fin.

Pour ce qui est de la laïcité, on constate avec satisfaction qu’elle n’est pas confondue avec l’athéisme. Deux textes proposés permettent du moins de le déduire. Le premier est un poème de Victor Hugo, Écrit après la visite d’un bagne. Même si les consignes invitent surtout à comprendre que les prisonniers sont des victimes d’une société qui n’a pas su les éduquer — idée qui n’est pas sans fâcheuse ambiguïté dans le cadre d’un hommage aux victimes —, les vers hugoliens ne sont pas amputés de ce qui les distingue d’un slogan humanitaire :

Dieu, le premier auteur de tout ce qu’on écrit,
A mis, sur cette terre où les hommes sont ivres,
Les ailes des esprits dans les pages des livres.

Aragon et Simone Weil

Le dossier propose également le célèbre poème d’Aragon qui unit, comme dans une litanie "Celui qui croyait au Ciel / Et celui qui n’y croyait pas". Une note opportune rappelle explicitement que cela renvoie à la foi catholique d’Honoré d’Estienne d’Orves et de Gilbert Dru, en même temps qu’à l’athéisme de Gabriel Péri et de Guy Môquet. Alleluia, donc ? Ou plutôt Requiescat in pace, qui convient mieux pour la circonstance ?

Pas tout à fait, car si le dernier texte proposé réjouit par le choix de son auteur, Simone Weil, la présentation que l’on fait de la philosophe chagrine quelque peu. On excusera la longueur de la citation, mais elle garantit l’absence d’amputation malhonnête (et n’est sans doute pas sans utilité pédagogique) : 

"Simone Weil — que l’on ne confondra avec Simone Veil (1927-2017), femme d’État française — est une philosophe française (1909-1943). Issue d’une famille alsacienne de confession juive, la jeune Simone Weil suit un remarquable cursus scolaire et universitaire : bachelière à 16 ans, élève de l’École normale supérieure à 19 ans, elle est reçue en 1931, à 22 ans, 7e à l’agrégation de philosophie. Dès 1940, elle participe à des actions de résistance et, devenue ouvrière agricole, elle mène une vie faite de privations qu’elle s’impose à elle-même en solidarité avec les malheurs que traversent ses compatriotes. Après un bref séjour aux États-Unis entre mai et novembre 1942, pays que ses parents ont gagné pour se mettre à l’abri des persécutions nazies, elle décide, indisposée par la vie confortable américaine, de regagner l’Europe et la Grande-Bretagne pour se mettre au service de la France libre. En raison de ses origines qui la rendent trop vulnérable à l’égard de l’occupant nazi, elle n’est pas autorisée à regagner le territoire national pour intégrer la Résistance. Elle meurt dès 1943, dans un hôpital londonien, autant d’épuisement physique que moral, traumatisée par le sort réservé à son pays qu’elle n’aura pas la joie de revoir libéré du double joug de l’occupation nazie et du régime dit “de Vichy”, dirigé par le maréchal Pétain."

Un silence assourdissant

Est-ce au nom d’une laïcité à nouveau mal comprise que pas un mot n’est dit de la rencontre décisive de Simone Weil avec le Christ, autrement plus importante que sa place à l’agrégation ? Pourquoi, dans une notice pourtant assez longue, ce silence assourdissant sur son rapport au christianisme, sur son adhésion à l’Évangile, sur sa mystique eucharistique et sacrificielle (qui, quoiqu’on en pense par ailleurs, lui faisait écrire que, chaque fois qu’elle contemplait le Christ en croix, elle commettait le péché d’envie) ? Cela pourrait pourtant donner lieu à quelques utiles distinctions sur "ceux qui croient au Ciel". Mais soyons bienveillant, mot plus que jamais brandi par l’Éducation nationale comme solution à tous les maux, et gageons qu’il s’agit d’une omission pédagogique, destinée à faire trouver aux élèves ce qui manque. Un mot suffira pour donner la bonne réponse : Jésus. Heureusement qu’étudier des textes d’Aragon, d’Hugo, de Camus, de Barbara et même de Jaurès nous permet de comprendre que ce nom est parfaitement compatible avec la laïcité.

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