La parole n’a peut-être jamais été aussi prolixe qu’aujourd’hui : non seulement prononcée, écrite, illustrée, mais encore relayée, indéfiniment dupliquée, commentée jusque sur des supports encore totalement inimaginables il n’y a pas si longtemps. Cependant, les mots proférés répondent le plus souvent à des besoins plus ou moins immédiats et s’oublient vite une fois qu’ils ont servi. Mais ils peuvent également — et c’est plus rare, voire exceptionnel — raconter, expliquer ce qui est désiré, et même le motiver, l’ordonner à une fin. On retrouve ici les deux dimensions du grec logos : à la fois le discours ou le verbe, et la raison ou la logique. Il est frappant de voir qu’actuellement, si l’expression est d’une facilité vraisemblablement inédite, le but visé et structurant n’a sans doute jamais été aussi élusif. Ce décalage mérite réflexion.
"Mondialisation" sans communion
Nous faisons ou ne faisons pas quantité de choses par convention tacite ou conformisme, parce qu’on a toujours fait comme ça, ou parce que personne ne s’est encore avisé de le contester : soin des plus faibles (enfants, malades, vieillards), secours aux victimes d’accidents, égards pour le propre du voisin, à commencer par sa pudeur et son intimité, etc. C’est ce qu’on appelle la "morale naturelle" : la solidarité et le respect existent dans d’autres espèces que l’humanité, mais on admet que celle-ci a probablement "un petit truc en plus", qui se situe au niveau non pas des sentiments (certains animaux semblent bien en éprouver), et plutôt d’aspirations et d’idéaux qui font que la vie humaine n’est pas un simple combat (où tous les moyens seraient bons) pour survivre aussi égoïstement que provisoirement.
Dans la plupart des civilisations, c’est traditionnellement la religion qui détermine non seulement les devoirs et les interdits, mais encore les espérances. Ce n’est plus uniformément le cas à présent, notamment en Occident (du fait de la sécularisation) et en Chine (officiellement athée). Un paradoxe est que la "mondialisation", engendrée par le prodigieux progrès des communications, ne conduit pas à une unification ni même guère à des rapprochements ou simplement des confrontations et débats. Que ce soit par discipline ou par mimétisme, ou bien en quête d’autonomie (individuelle ou de groupe), chacun pense et agit à sa façon, sans tenir compte de ce qui est cru et se fait ou non ailleurs. On pourrait soutenir que la prolifération des "dits" bavards fait enfler la masse des "non-dits" à la mesure où elle l’occulte.
Des droits pas si universels
Ces "non-dits", ce sont les convictions qui animent et justifient tacitement ou non les comportements. Elles impliquent une certaine vision de l’humanité, de sa dignité et de ses faiblesses, de son histoire et de sa place dans le monde. L’idée de son unité et donc de l’égalité de tous ceux qui la composent est loin de constituer une évidence unanimement acceptée. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un généreux effort a été fait pour produire en 1948, grâce à une large coopération internationale, une "Déclaration universelle des Droits de l’homme". Le préambule parle expressément d’une "foi" en des "droits fondamentaux". Il n’y a cependant pas de croyance formulée, et c’est simplement une liste (assez exhaustive, il est vrai) de trente capacités et libertés concrètes, à garantir et, si nécessaire, protéger.
Or ces droits sont loin d’être respectés partout. Les ONG humanitaires ne se font pas faute de dénoncer des violations parfois flagrantes. Le texte de ces droits est d’ailleurs diversement interprété, adapté, voire révisé en fonction de particularismes locaux (idéologiques, religieux ou nationalistes). On mesure ici, d’une part, que ces droits proclamés "fondamentaux" n’ont de fondement que contractuel, selon la valeur qui leur est accordée et qui varie en fonction du lieu et du moment. Et d’autre part, on s’aperçoit à quel point ce qui inspire ces définitions de droits demeure non exprimé, sinon inexprimable, ou du moins inaudible, voire refoulé.
L’implicite qui sous-tend les options
Ainsi, dans les débats "sociétaux", les arguments déployés en faveur de l’avortement, du mariage entre personnes de même sexe ou de l’euthanasie reposent sur le constat de détresses immédiates et techniquement remédiables : grossesses non désirées, couples socialement exclus, maladies terminales qu’il ne reste qu’à abréger. Ce qui y est opposé est plus principiel : le respect de la vie, même la plus fragile, la "loi naturelle", le risque d’abus et d’un "meilleur des mondes" du genre imaginé par Aldous Huxley, où naissance et mort sont programmées, avec entre deux des satisfactions assurées par des conditionnements psychosomatiques.
Ces objections invitent à un sain recul et ne sont pas sans pertinence. Pourtant, elles recèlent encore pas mal de "non-dits". D’un côté, on ne s’aventure tout de même pas trop à afficher la triste "philosophie" où l’homme n’est qu’un animal, soupçonné d’être nuisible, et qui ne peut guère que s’efforcer de "profiter" au maximum avant d’être dissous dans le néant. Et en symétrie, la défense de la morale "traditionnelle" ne parvient que trop rarement à faire entendre la foi qui sous-tend les choix qu’elle préconise et qui paraît déconnectée de la réalité visible de l’institution. Il y a de multiples raisons à cela.
L’indicible de la foi
Une des premières est la laïcité (du moins telle qu’elle est mise en œuvre chez nous) : elle interdit pratiquement (et au mépris de l’article 18 de la Déclaration de 1948) de parler de Dieu en public — sauf pour blasphémer. Un autre frein est que l’opinion s’estime déjà suffisamment informée sur les religions en général et le christianisme en particulier. On pense n’avoir plus rien à en découvrir. À quoi s’ajoute, pour les porte-parole du catholicisme, la difficulté à tirer du Credo, sans rien en escamoter ni déformer, des formules médiatisables propres à faire saisir pourquoi tout ce qui est possible ou le devient n’est pas forcément libérateur et, au-delà, comment le mal peut être non pas nié ni supprimé, mais identifié, affronté et surmonté.
Si l’histoire de Jésus, Fils de Dieu fait homme, thaumaturge et prédicateur, exécuté comme agitateur et ressuscité, est jugée trop bien connue et désormais hors d’état de changer grand-chose, qu’ont encore à dire les chrétiens ? D’abord qu’ils ne s’attendent pas à n’être pas mieux traités que Celui qui les associe à sa mission (Jn 15,20). Ensuite qu’ils ne sont pas livrés à eux-mêmes, avec leurs seules et pauvres ressources (Lc 12, 11-12), et que rien ne pourra réduire au silence la Voix dont ils se font l’écho (Mt 24, 35), de sorte que la survie de l’Église ne dépend pas de son audience dans la société.
L’ambition chrétienne
Enfin et peut-être surtout, il reste aux fidèles du Christ à dire ce que vivre signifie pour eux, comme ils l’apprennent au jour le jour et plus ou moins consciemment, en recevant part à la source de toute vie, qui se propose et s’expose sans rien imposer. On ne peut s’emparer de ce don, sous peine de n’étreindre qu’un fantôme, car il faut le remettre à la disposition du Donateur, pour lui être uni en s’offrant comme, avec et grâce à Lui, dans une dynamique de transmission et de diffusion, sans rien garder ni perdre, en toute gratuité. On dira que c’est de la spéculation éthérée, de la mystique hors sol… Mais la question est de savoir si la dignité de l’homme peut se passer de faire de l’humilité filiale (et du coup fraternelle) sa plus haute ambition, dans l’espérance de la transfiguration promise du créé.










