Il n’y a sans doute rien de plus urgent cette semaine pour le président de la République que de panthéoniser Robert Badinter. Le monde autour de l’Élysée peut s’écrouler, Emmanuel Macron ne changera pas de cap : mois après mois, il améliore son record absolu du nombre de discours prononcés pour le transfert des cendres d’un mortel au cimetière des héros morts de la Révolution.
Des sermons à contretemps
Naguère, le président de la République était censé s’occuper de notre avenir et cela ne lui laissait guère le temps de célébrer notre passé. Le général De Gaulle avait chargé André Malraux de faire de discours du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, et quel discours nous avions eu ! Georges Pompidou avait chargé Edmond Michelet d’une tâche comparable pour les obsèques de François Mauriac. Les temps ont changé. Emmanuel Macron, pourtant prompt à déconstruire le passé, ne veut déléguer à personne la célébration des morts, seul exercice dans lequel il continue d’exceller. Mais il lui manque l’intelligence des situations. Il prononce ses sermons à contretemps, comme si les signes des temps ne le concernaient plus.
Nous avions connu l’État-providence ; on nous explique que l’État-providence est un mort vivant ; on nous sert à la place un État-condoléances larmoyant. Le Président répond à la crise de la dette par un discours sur les mérites — certes il en a — de Robert Badinter. Les éloges posthumes sont devenus la spécialité du chef de l’État. Nous avons eu droit à Jacques Delors, à Simone Veil, à Jean-Paul Belmondo. La nécrologie est devenue la production principale de l’Élysée. Pour retrouver une telle emprise de l’éloge funèbre dans un moment de notre Histoire, il faudrait sans doute remonter à Bossuet. Mais en plaçant le propos funéraire au sommet de la littérature, l’évêque de Meaux ne faisait pas qu’accompagner d’une admirable rhétorique l’agonie d’un grand siècle : il nous rappelait que les grandeurs d’établissement ne sont rien, que Dieu est tout. Il provoquait Jupiter, qui alors s’appelait Louis-Dieudonné. Il construisait sous les ors de Versailles un État humble, quoiqu’il fût glorieux.
Les vérités de l’État moral
Emmanuel Macron est un anti-Bossuet. Ses discours bien troussés veulent nous faire croire que les grandeurs d’établissement sont tout et que Dieu n’existe pas. Comme la nature a horreur du vide, l’État laïque macronien se fait religieux. C’est pourquoi on trouve davantage d’ordre moral dans la Ve République moribonde et bavarde qu’il n’y en avait dans la France de Louis XIV, vivante et taiseuse. En abusant des leçons de morale prononcés sur les cercueils illustres, le Président se fait grand prêtre d’une religion nouvelle qui ne me plaît pas : la religion de l’État moral.
L’État moral fait deux métiers à la fois : il définit les règles et il punit ceux qui les ignorent. Ce cumul me gêne. Il permet tous les arbitraires et toutes les tromperies. Je parierai que le Président, en saluant demain notre ancien garde des Sceaux, oubliera par exemple de préciser que ce politique courageux s’est toute sa vie opposé à l’euthanasie. Il est des vérités que l’État moral préférera taire. On ne nous parlera que des bons sentiments. Abolir la peine de mort, d’accord. Mais refuser l’euthanasie…
La tombe de deux grands Français
Mieux vaudrait, ce jeudi, parcourir les cinquante mètres qui séparent le Panthéon de l’église Saint-Étienne-du-Mont. Il faudra monter les marches, avancer jusqu’au pied du maître-autel et prier sur la tombe des deux grands Français que sont Jean Racine et Blaise Pascal. Pascal a été ici enterré dans le silence par le curé de sa paroisse. Quant à Racine, ses cendres ont été transférées de Port-Royal à la montagne Sainte-Geneviève dans un grand secret. Aucun discours. Aucune leçon de morale publique. Ces deux génies chrétiens sont mieux sous les dalles anonymes de Saint-Étienne-du-Mont qu’ils ne seraient sous le dôme sinistre que la République a fini, à force de mots, par vider de son sens.










