En cet automne 2025, les commémorations se multiplient pour le soixantième anniversaire de la quatrième session et de la clôture de Vatican II. L’événement a, en son temps et depuis, soulevé des passions. Le moment est peut-être venu de porter un regard plus serein, sans pour autant minimiser l’importance et l’impact de ce vingt-et-unième concile œcuménique.
Pas d’erreurs à corriger, mais des besoins nouveaux
Il faut d’abord tordre le cou à l’idée saugrenue selon laquelle cette assemblée de tous les évêques du monde aurait rompu avec un passé plus ou moins récent, où l’Église se serait en quelque sorte égarée, en se crispant dans une position stérilement défensive. En fait, l’Esprit Saint ne prend pas de vacances, et Vatican II n’a rien eu à désavouer (et encore moins à anathématiser !) des dénonciations et réprobations des papes réputés conservateurs de l’époque contemporaine : Pie IX (1846-1878) et Pie X (1903-1914). Contrairement à la plupart des vingt conciles précédents, celui-ci n’avait à régler aucune question disciplinaire, ni à condamner aucun schisme, hérésie ni pernicieuse idéologie profane (c’était déjà fait par les papes, jusqu’à Pie XII, pour ce qui est des philosophies ou humanismes athées et des totalitarismes).
Dans son discours de janvier 1959, quelques mois après son élection, saint Jean XXIII donne comme objectif au concile qu’il annonce de "répondre aux besoins spirituels de l’heure présente", marquée par une "mondialisation", la Guerre froide, l’avènement de la puissance technologique et de la société de consommation en Occident, et ailleurs la décolonisation et la persistance de la misère. Dans ce contexte, l’Église, "force de résistance" aux "divisions fatales et funestes", à la "décadence spirituelle et morale" et à la "ruine des nations", devait "rappeler certaines formes anciennes d'affirmation doctrinale et de sages ordres de discipline ecclésiastique" qui avaient aidé l’humanité à affronter et surmonter les crises de son histoire.
Les ressources de la Tradition face aux défis inédits de l’heure
Autrement dit, l’Église n’avait pas à aller chercher dans le monde de quoi se renouveler, mais à puiser dans sa propre Tradition, où la Révélation divine se perpétue avec l’assistance de l’Esprit Saint, pour équiper spirituellement ses fidèles face aux défis inédits de la fin du deuxième millénaire de l’ère chrétienne. Il faut reconnaître que cet objectif a été explicitement poursuivi et assez largement atteint dans les travaux du concile. Les réformes qui ont soulevé tant d’enthousiasme d’un côté et tant d’objections de l’autre ne sont pas plus arbitrairement tombées du ciel qu’elles n’ont été des concessions (voire des redditions) à la modernité.
Si je puis évoquer quelques souvenirs personnels, j’avouerai avoir été presque déçu à la lecture des documents conciliaires présentés dans la presse comme révolutionnaires. L’étudiant que j’étais, familier des aumôneries universitaires, n’y trouvait rien de si osé. Qu’il s’agisse des pratiques liturgiques, de l’importance des Écritures pour la théologie et dans la prière, de la place active des laïcs dans l’Église et de la nécessité des ministères comme dons de Dieu et services, des libertés que la foi développe et exige de respecter chez les autres, d’œcuménisme ou de reconnaissance du judaïsme, tout cela m’a paru absolument conforme à ce que je découvrais — et qui certes se démarquait de la religiosité plus formelle et en tout cas moins bavarde des chrétiens des générations antérieures que je pouvais connaître ou croiser.
Des pionniers depuis le milieu du XIXe siècle
Ceci s’explique par le fait que le concile a pris acte de la fécondité de certaines explorations du donné de la foi au cours du siècle écoulé, et les a validées. Saint John Henry Newman (1801-1890) a exemplairement trouvé dans l’Église romaine des ressources que les catholiques de son temps ne soupçonnaient pas : l’idée de croissance du dogme, le legs de la littérature patristique, la dimension psychologique de l’adhésion croyante… On peut lui associer deux Allemands trop tôt disparus : Johann Adam Möhler (1795-1838) pour l’ecclésiologie, et Matthias Joseph Scheeben (1835-1888) pour l’articulation entre raison et foi.
Par ailleurs, le modernisme n’a pas suscité un rejet complet de l’approche historico-critique de la Bible : il était impossible de l’abandonner aux anticléricaux qui en faisaient un corpus disparate de textes morts à disséquer. Un pionnier a été à cet égard le dominicain Marie-Joseph Lagrange (1855-1938), fondateur de l’École de Jérusalem. Mais les jésuites ne sont pas en reste et saint Pie X leur confie en 1909 l’Institut biblique pontifical. D’autres religieux travailleront également et le résultat a été de nouvelles traductions qui deviennent des succès de librairie.
La Bible relance la théologie et la liturgie
L’intérêt popularisé pour la Bible a de multiples retentissements. Comme source historique et toujours vivante (He 4, 12) de la Révélation, elle relance la théologie, qui n’a plus à partir de preuves philosophiques de l’existence de Dieu. Elle invite aussi à prendre conscience de la continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testament, et donc des racines juives du christianisme. Elle a enfin une place éminente dans le culte, comme c’est manifeste pour le peuple d’Israël (Ne 8, 1-3.13-14.18) et pour Jésus lui-même (Lc 4, 16-21).
Le renouveau liturgique accompagne ainsi la réappropriation des Écritures. De même que le dogme, la théologie et généralement l’Église dans le monde, les rites ont une histoire qui doit sans cesse se revivifier à ses sources. L’initiateur en ce domaine est dom Prosper Guéranger (1805-1875), restaurateur en France de l’ordre bénédictin et de l’abbaye de Solesmes. On peut encore mentionner dom Odo Casel (1886-1948) de Maria Laach en Allemagne et, en Belgique à Chevetogne, dom Lambert Beauduin (1873-1960), également promoteur de l’œcuménisme.
Le rôle des papes
Il faut noter que saint Pie X donne en la matière des impulsions décisives : il préconise un recentrage des rituels (Tra le sollecitudini, 1903) et la communion fréquente (Sacra Tridentina, 1905), y compris pour les enfants dès l’âge de raison (Quam singulari, 1910), tout cela afin de permettre une participation plus intense des fidèles. Dans cette ligne, Pie XII, si décrié à présent, prépare avec Mediator Dei (1947) la constitution conciliaire sur la liturgie et rétablit la Vigile pascale (1951). Il valide aussi l’exégèse scientifique dans Divino afflante spiritu (1943).
Vatican II a donc été un aboutissement, même s’il a fallu que saint Jean XXIII en prenne l’initiative. Mais il avait été, comme nonce en France, témoin du dynamisme des aumôneries d’étudiants, portées par des théologiens comme Lubac, Daniélou, Congar, Bouyer… Reste à savoir pourquoi ce concile a été controversé et pourquoi, soixante ans après, l’Église ne se porte pas mieux et la déchristianisation s’accentue même. On peut envisager deux explications.
Individualisme et conformisme
L’une est que les ressourcements du XXe siècle requièrent une adhésion personnelle et approfondie, et qu’une appartenance sociologique suffit de moins en moins à la motiver. Le christianisme tend donc à devenir plus exigeant, élitiste, ou du moins marginal, même si survit une religion populaire où Vatican II n’a jamais été une référence incontournable.
D’autre part, les agressions modernistes ont entraîné en réaction dans l’Église une sorte de fidéisme anti-intellectuel. Quand le concile a été présenté comme un ralliement à la modernité, le même conformisme sans recul critique a conduit à aller bien plus loin qu’il n’était demandé dans les réformes. Le père Henri de Lubac confiait que ceux qui, après le concile, le taxaient de frilosité traditionaliste, étaient les mêmes qui, avant, le soupçonnaient d’audaces progressistes. "Je n’ai pas changé, souriait-il, et eux non plus : ce sont des girouettes, et le vent a tourné."










