Lorsque les années s’écoulent, tout ce qui subsiste à la mémoire se résume parfois aux souvenirs d’enfance, réels, imaginés, ou enjolivés, cela importe peu. Cela signifie que nos racines demeurent en grande partie dans ce temps de notre vie au cours duquel notre dépendance et notre abandon nous rendaient plus aptes à accueillir le réel, à nous étonner, à nous émerveiller. Souvenons-nous du cri du cœur de Georges Bernanos : "Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus." (Les Grands Cimetières sous la lune).
La voie des saints
Tels sont les saints, quelle que soient leur trajectoire et leur âge : ils écoutent jusqu’au bout la voix de l’enfance spirituelle, ne compliquant rien, contemplant ce qui vient à eux, capables de joie intérieure, capables de Dieu. Lors des grands retournements de l’âme, des bouleversements qui deviennent des conversions, les hommes les plus durs lâchent soudain le mal, traversant le don consacré des larmes, pour embrasser une nouvelle enfance. Le même Bernanos, vrai chantre de la sainteté arrachée au cours du combat, écrit encore : "Notre Église est l’église des saints. Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu’ils fussent des vieillards pleins d’expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l’enfance est seule contre tous." (Jeanne, relapse et sainte).
Saint Thomas d’Aquin, mettant sa tête dans le tabernacle pour être plus proche de son Maître, est un enfant ; saint Augustin, écoutant la voix enfantine dans le jardin voisin et ouvrant le Livre saint, est un enfant ; le bienheureux Roland de Medici, vêtu de sa peau de chèvre dans les bois et priant sur une jambe, est un enfant ; sainte Thérèse de Lisieux, missionnaire et enflammée par le zèle de l’évangélisation entre les murs de son cloître, est une enfant. Tous, êtres faits, mûrs, adultes, ne sont point tombés dans l’infantilisme et dans la sucrerie, mais ils ont su demeurer petits, y compris parfois dans la grandeur de leurs actions et de leurs talents. Ce sont eux qui jugent le monde, comme lorsque ces petits enfants fixent intensément une chose ou une personne, la soupesant, la perçant de leur regard innocent.
La liberté de l’esprit d’enfance
L’enfance des saints est aussi méconnue et méprisée que celle des poètes. Les deux ont échappé au dressage et au formatage. Ils sont libres. Chaque homme retrouve ce souffle au jour de sa mort, souffle qui jaillit des profondeurs de l’agonie, comme ces soldats tombés au champ d’honneur qui appellent leur mère et qui se jettent dans les bras de Dieu. D’autres, moins chanceux peut-être, deviennent des vieillards qui se retournent vers leur enfance, y puisant cette part de naïveté et d’innocence qui permet de tenir bon dans les épreuves et la souffrance. La prière de ces derniers s’épure car ils posent les armes, et leur élan vers le ciel est semblable à la disponibilité du jeune Daniel dans le temple de Jérusalem : "Et le Seigneur vint, et s’arrêta ; puis il appela, comme il avait appelé par deux fois : Samuel, Samuel. Et Samuel répondit : Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute" (I S 3, 10). Cet élan généreux a parfois du mal à se réaliser et le déclic survient simplement presque à la fin.
Un aspect essentiel de l’enfance, lorsqu’elle n’est pas déjà affectée par des influences néfastes, est la simplicité.
Gustave Thibon, très torturé sous son air chaleureux, avouait : "Si je suis devenu un homme (si peu et si mal…) c’est sous la pression des événements (extérieurs et intérieurs) qui ont refait de moi un enfant." (Aux ailes de la lettre, Pensées inédites, 1932-1982). L’esprit d’enfance peut tout faire basculer et redresser les chemins les plus tordus. Un homme aussi trouble que Victor Hugo avoue ceci, en présence de ses petits-enfants : "Je ne sens plus la trouble et secrète secousse / Du mal qui nous attire et du sort qui nous pousse. / Les enfants chancelants sont nos meilleurs appuis" (L’art d’être grand-père, "Georges et Jeanne").
Cette simplicité primitive
Un aspect essentiel de l’enfance, lorsqu’elle n’est pas déjà affectée par des influences néfastes, est la simplicité. Saint François de Sales, enseignant ses filles de la Visitation, leur disait : "La simplicité n’est autre chose qu’un acte de charité pur et simple qui n’a qu’une seule fin, qui est d’acquérir l’amour de Dieu ; et notre âme est simple lorsque nous n’avons point d’autre prétention en tout ce que nous faisons ou désirons" (Sur le sujet de la simplicité). Voilà une caractéristique de l’enfant s’il n’est pas affecté par le caprice ou de mauvaises habitudes : pas de prétention à être autre que ce qu’il est, contrairement à la tentation constante de l’adulte qui, justement, doit lutter, s’il a le souci de la droiture, contre le désir de ne pas correspondre à ce pour quoi il est fait et appelé. L’homme prend le pli d’être trop tendre avec lui-même, jamais contenté, alors que l’enfant reçoit généralement chaque petite chose avec une joie profonde et non feinte.
Le saint replonge dans cette simplicité primitive, sans se regarder dans un miroir, et sans loucher sur ce que fait ou possède son voisin. Ainsi ressent-il une joie indéracinable, y compris dans les périodes d’épreuves. Saint Jean de la Croix, dans La Montée du Mont Carmel, compare l’âme du contemplatif à un enfant qui tête le sein de sa mère, totalement concentré à cette action et recevant goulûment le lait qui le nourrit. Il précise aussi que l’enfant têtu qui refuse de demeurer dans les bras protecteurs tourne le dos à la grâce :
"Car il y a des âmes, lesquelles, au lieu de s’abandonner à Dieu et de s’avantager de ses grâces, empêchent Dieu par leur opération indiscrète ou par leur répugnance : semblables en cela aux enfants, lesquels ne voulant pas que leurs mères les portent, crient et s’opiniâtrent afin qu’on les laisse marcher à terre ; et ainsi ils n’avancent pas, et s’ils font quelques démarches, ce sont toujours des pas d’enfant."
Devenir des enfants selon le cœur de Dieu
Ainsi l’enfant récalcitrant n’est-il pas le modèle de la sainteté car il s’est déjà laissé corrompre. Saint Augustin développe à ce sujet de belles pages de ses Confessions. Son interprétation de ses caprices de bébé semble être exagérée mais il poursuit un but apologétique pour nous faire comprendre que notre perversité est une vieille histoire. Le lait de sa mère et de ses nourrices aurait dû être reçu comme un don de Dieu, mais déjà, ce petit homme n’en faisait qu’à sa tête : "En ce temps-là, je ne savais que téter, m’apaiser ou pleurer, selon que ma chair se trouvait charmée ou blessée, rien de plus" (Livre Ier, VI, 7). Jaloux de son frère de lait, Augustin voit là sa naissance au péché.
Tels sont les saints lorsqu’ils reviennent sur leur vie passée : ils ne laissent rien dans l’ombre et leurs exigences de pureté et de vérité nous ébranlent car nous avons plutôt tendance à être indulgents avec nous-mêmes. Il ne s’agit pas de nous culpabiliser car nous aurons toujours beaucoup de mal à saisir la logique qui meut les saints. En revanche, nous pouvons mettre nos pas dans leur simplicité évangélique, en travaillant à devenir des enfants selon le Cœur de Dieu.

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