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Que reste-t-il de la pauvreté dans un monde de riches ?

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Un sans-abri à Paris.

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Paul Airiau - publié le 04/10/25
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Depuis que le pauvre n’est plus considéré comme un "alter Christus", il n’est qu’un problème à traiter par l’action publique, observe l’historien Paul Airiau.

"Les pauvres, c’est fait pour être très pauvres et les riches très riches." Les débats fiscaux des temps présents laissent presque penser que cet aphorisme brutal et si nûment cynique de Don Salluste, émis en un temps (1971) où une plus juste répartition des richesses était encore considérée comme une chose suffisamment normale pour que cela fît rire (on était trois ans après les accords de Grenelle), est devenu le nouveau slogan des centi-millionnaires français. Même, à lire certaines réactions, on pourrait presque croire que la "taxe Zucman" va encore pousser les jeunes banquiers (d’affaires) à s’adonner aux émeutes urbaines parce qu’ils n’auront plus de travail. À moins qu’un grand meeting exhibant la force entrepreneuriale ne suffise à empêcher toute tentation ou toute tentative de taxation des très gros patrimoines échappant à la progressivité de l’impôt, par l’exploitation forcenée et sans vergogne des subtilités de la législation fiscale. 

En attendant, ces ultrariches accumulent les qualificatifs polémiques, les contre-évaluations, les critiques conceptuelles. Tout ça pour préserver, disent-ils, et comme le disait et le dit encore un certain président et bien d’autres avec lui, ce qui est censé faire la puissance nationale : la création de richesses, l’attraction des investisseurs étrangers, l’outil productif, la capacité à produire plus pour le profit de tous. 

La réalité de la financiarisation

Tout cela est-il faux ? À vrai dire, il est possible de ne pas répondre à la question en déplaçant doublement la réponse — c’est-à-dire en changeant le cadre de la réflexion. D’abord, en soulignant, à partir d’un argument utilisé contre la taxation du patrimoine professionnel des ultrariches, que leur richesse n’est souvent que virtuelle puisqu’elle relève de la valorisation boursière d’actifs financiers — et qu’il suffirait que tous ceux-ci soient vendus en même temps pour qu’ils perdissent l’essentiel de leur valeur, en vertu de la loi de l’offre et de la demande. Mais c’est alors dire que des jeux d’écritures électroniques ayant de forts concrets effets déterminent puissamment la société. Et il faut bien alors remonter aux origines de cet état de fait dans l’histoire récente : depuis le milieu des années 1980, à l’échelle planétaire, les gouvernements, quels qu’ils soient, ont volontairement choisi de déréguler les activités financières tout en réduisant la progressivité de l’impôt et en taxant peu les patrimoines. D’autres choix auraient été possibles. 

Le deuxième déplacement consiste à pointer un autre argument avancé contre la taxation patrimoniale des autoproclamés moteurs de l’économie française, qui s’articule à la réalité de la financiarisation économique : la libération de la circulation des capitaux est indispensable à la croissance économique qui assure le progrès humain. Mais cette idole qu’est la croissance, contestée dès les années 1970 au moins, n’est jamais qu’une manière parmi d’autres de déterminer ce que doivent être les finalités de l’activité productrice, soit le fruit de circonstances historiques, parfaitement relatives, et dont on sait de plus désormais les effets délétères sur l’état de la planète.

La circulation des biens

Ainsi, les modalités d’existence et l’organisation sociale que les ultrariches et d’autres considèrent comme évidentes pourraient ne pas être, et il n’est pas sûr que l’on s’en porterait plus mal — car si les choses, les objets, les trucs, l’intense production matérielle permise par le capitalisme débridé, posent, donnent un prix et comblent la vie, comme dirait Jean-Jacques Goldman, l’aède de la sagesse élémentaire de la société française des années 1980-2010, il n’est pas sûr qu’on soit alors authentiquement humain. Car il a existé avant et ailleurs bien d’autres manières de faire société, des ailleurs et des autrefois où l’activité marchande et financière servait d’abord à assurer la circulation des biens et ainsi à produire la société, et non à consommer pour être ou accumuler, non à produire pour produire toujours plus. Même dans ces sociétés, par exemple l’Occident des XIIe-XIVe siècles, la richesse et la production en tant que telles ont pu être contestées alors que l’on reconnaissait aussi leur valeur et leur utilité. "Suivre nu le Christ nu", "vendre tous ses biens aux pauvres pour avoir un trésor dans le ciel", cela sut être pris au pied de la lettre, afin que fût embrassée Dame Pauvreté.

De la pauvreté accueillie…

Non pas que la pauvreté soit bonne en tant que telle, non pas qu’elle soit nécessaire au salut — encore que, à lire les imprécations de Léon Bloy, on peut se poser la question ; cependant, que le Bourgeois dorme encore en paix quelques temps, il n’est pas prêt d’être docteur de l’Église. Mais le rapport qu’on établit avec elle est capable de structurer en profondeur une société et de hiérarchiser les attentes et les modes d’être. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, en certaines régions françaises, il demeurait une fonction sociale de la pauvreté et des mendiants — des mendiants professionnels, des pauvres institutionnalisés. À ces quêteurs itinérants qui passaient de ferme en ferme, de porches d’église en entrées de chapelle, on donnait, même lorsqu’on était soi-même gêné, peu aisé, voire pauvre. Car donner, donner, c’est prêter au Bon Dieu — Victor Hugo, pour le moins l’avait compris, et on sut s’en souvenir en ces temps de crise du libéralisme avancé et d’avant le mitan des années 1980, lorsque l’on n’avait pas encore lâché la bride aux modernes virtuoses de la maximisation du profit financier. Les riches, ou les aisés, ou les médiocres, savaient devoir les utiliser, laissant dans leurs testaments des legs, petits ou moyens ou grands, destinés à défrayer des pauvres sortis des hospices et autres hôtels-Dieu pour porter en procession lors de leurs obsèques des cierges et ainsi prier pour le salut de leur âme.

… à la pauvreté condamnée

Tout ceci a disparu, peu à peu, à partir de la fin du XVIe siècle. Se sont conjugués les coups de boutoirs d’une moralisation en partie héritée de la Réforme, protestante et catholique (l’oisiveté est mère de tous les vices, trop de pauvres exploitent la crédulité publique, il n’y a pas de droits sans devoirs, et que ne mange pas celui qui ne travaille pas), d’une grosse bouffée d’utilitarisme (le pauvre doit servir matériellement à la société en échange de l’assistance qu’on lui concède), d’une construction de l’État moderne comme État de police (les vagabonds sans foi ni loi, sans feu ni lieu, menacent l’ordre public) et d’un recul de la charité au profit de la philanthropie (l’humanité commande que la société prenne en charge les mendiants pour son bien propre et le leur). Mais si les guerres de Religion et les guerres pour l’hégémonie entre grandes puissances européennes rivales n’avaient pas ruiné les populations et municipalités et accru outre mesure le poids de l’assistance aux pauvres par le saccage généralisé accompagnée d’une phénoménale explosion de la pression fiscale, il n’est pas sûr que la conception de la pauvreté et des pauvres eût ainsi changé.

Il fallut malgré tout du temps pour que le pauvre ne fût plus une espèce d’alter Christus — deux bons siècles. Mais on y est arrivé, l’on y est encore et il ne paraît pas que l’on soit prêt d’en sortir. Le pauvre n’est plus qu’un problème à traiter en partie par l’action publique, de plus en plus par la philanthropie, soit un scrupule que la République se charge en partie d’apaiser en défiscalisant les dons pour ne pas donner à voir qu’elle a failli à sa devise — ou qu’elle se charge très parfaitement de l’appliquer : la liberté (d’entreprendre et de s’enrichir) vient toujours avant l’égalité (qui ne saurait être sociale) et bien devant la fraternité (que les exemptions fiscales ont toujours su mettre à mal tout en prétendant la réaliser). Rien ne se passe donc qui bouleverserait un peu la bonne conscience des possédants aisés, les vaticinations populistes n’ayant jamais fait un programme, et les authentiques partis marxistes et communistes n’étant jamais que les conservatoires d’une militance vivant dans l’espérance d’un lendemain qui déchante toujours sans jamais remettre en cause la croyance — presque des catholiques, quoi.

La passion égalitaire

Pourtant, le pauvre, ou celui qui se vit tel, ou celui qui se pense tel, celui de l’authentique misère, ou celui de la véritable pauvreté, ou celui de la vie contrainte de multiples manières par l’insuffisance ou la juste suffisance de ses revenus, est désormais habité par la passion égalitaire des temps démocratiques, l’expérience terrible de la consommation jouisseuse, et la revendication inaltérable de sa dignité — car il ne croit plus qu’il est Lazare et que le riche sera pauvre après sa mort. Tout cela peut bien un jour faire une colère, terrible, plus terrible peut-être que le port d’un gilet jaune. Et, à cet égard, il n’est pas sûr qu’il soit inopportun de lâcher un peu de ce que l’on a pour éviter de perdre tout ce que l’on est. Sophie, comtesse de Ségur née Rostopchine, aussi pleine aux as qu’on pouvait l’être, ou presque, l’avait au moins compris, qui osa conclure La Fortune de Gaspard (publié en plein affairisme du Second Empire, en 1866) en tuant un de ses personnages, avec des mots terribles que n’eût pas renié un prophète d’Israël : "Il mourut comme il avait vécu, mauvais riche."

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