Il est plus facile, ou plus convenu, de détruire que de réparer, observe le père Guillaume de Menthière, prêtre du diocèse de Paris. Réparer seul le mal que nous avons commis est hors de notre portée, mais avec l’Église, tout est possible.
Demain, j’irai au cinéma. Cela fait un bail que je n’ai pas fréquenté les salles obscures, mais là, impossible de me dérober : les réalisateurs du film sont mes paroissiens, un des acteurs est un vicaire de la paroisse, et le titre du long-métrage est Sacré Cœur ! Selon le paradoxe habituel, la censure exercée par certaines régies publicitaires sur les affiches du film pour cause de catholicisme excessif a fait qu’on a reparlé dans les médias, chose improbable, de la dévotion au Sacré Cœur ! Certains esprits éclairés proposant même sans vergogne de raser la basilique de Montmartre ! N’allons pas chercher les Talibans en Afghanistan, nous en avons chez nous !
Détruire
En mars 2001, d’aimables Talibans s’étaient filmés, hilares et triomphants, en train de détruire les gigantesques statues du Bouddha à Bâmiyân. Cela avait provoqué, à juste titre, l’émoi voire l’effroi des milieux éclairés et culturels parisiens et une dénonciation renouvelée de l’obscurantisme religieux. Dans le même temps, le proviseur d’un grand lycée public dont j’étais l’aumônier avait fait enlever tous les signes religieux de la chapelle de l’établissement parce qu’une réunion scolaire devait s’y tenir. De merveilleux tableaux, des crucifix, les stations du chemin de croix avaient été décrochés. Seule une statue trop monumentale avait dû être laissée en place. Elle fut, bien entendu, recouverte d’un voile de très laïque pudeur. Cachez ce saint que je ne saurais voir ! Encore hardi à l’époque, et sans doute excessif, j’avais dénoncé ces tartufferies, osé le rapprochement du lycée parisien et de l’Afghanistan et raillé à mon tour — auprès du proviseur furieux — un obscurantisme laïque forcené. La laïcité, telle que la comprenait ce fonctionnaire zélé, ne permettait pas que des élèves et leurs parents vissent des chefs-d’œuvre pourtant classés monuments historiques… parce que ces merveilles étaient porteuses d’une indéniable dimension religieuse inappropriée dans un établissement public…
Un an plus tard, le même proviseur me téléphonait de la part de l’infirmerie du lycée. Un lycéen étant mort brutalement, il avait semblé requis au médecin scolaire qu’une cérémonie fût organisée dans la susdite chapelle, afin que les élèves puissent "faire leur travail de deuil". "Bien sûr, me précisait mon interlocuteur, il s’agirait d’une cérémonie laïque !" Rencontrant la famille du jeune défunt, j’appris qu’elle était de tradition hindoue. La maman éplorée me fit part de son espérance d’une vie après la mort. Je lui parlai de Gandhi et de sa fascination pour le Christ. Nous nous mîmes d’accord sur la lecture de l’évangile des Béatitudes qui avait commandé toute l’action pacifiste du Mahatma. Et c’est ainsi que moi, prêtre catholique, je célébrai, sur injonction médicale, la mémoire d’un jeune hindou devant un parterre d’élèves et de professeurs qui purent enfin, ce jour-là, toutes confessions confondues et toute laïcité bue, admirer la superbe ornementation de cette chapelle du XVIIe siècle.
Réparer
L’acharnement contre la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre est d’une certaine manière — et esthétiquement parlant — plus compréhensible. Pouvant difficilement être masquée, elle doit être détruite d’autant qu’elle est le Sanctuaire du Vœu national. C’est, en effet, un vote de l’Assemblée nationale qui en décida l’érection, en vue de réparer les atrocités commises sous la commune de Paris en 1871. Détruire ou réparer, il faut choisir.
Peut-être la dimension de réparation, essentielle à la religion du XIXe siècle, échappe-t-elle à nos contemporains. Le mot même "réparation", omniprésent dans la littérature spirituelle jusqu’aux années 1950, a été oublié. Le pape François dans son encyclique Dilexit nos sur le Sacré Cœur l’emploie à nouveau. Tout pécheur se doit de réparer, autant que faire se peut, le mal qu’il a commis contre Dieu, contre autrui, et contre lui-même en péchant.
Donner la main
En sortant du cinéma, demain, avec les paroissiens qui le veulent, nous irons à Montmartre, pour vivre une nuit d’adoration. Nous accomplirons une démarche jubilaire et pourrons recevoir l’Indulgence qui lui est liée. Nous savons trop, hélas, en effet, que nous sommes incapables de réparer par nous-mêmes les dégâts que nous avons commis. Alors nous recourrons à notre Mère, la Sainte Église : elle peut puiser dans ses trésors de bonté et de tendresse pour nous aider. C’est cela l’Indulgence. Nous ne sommes pas seuls dans notre lutte contre les méfaits du péché, ce combat ne se mène pas "chacun pour soi", mais dans l’Église, selon les mots de Péguy : "Le pécheur tend la main au saint, puisque le saint donne la main au pécheur. Et tous ensemble, l’un par l’autre, l’un tirant l’autre, ils remontent jusqu’à Jésus, ils font une chaîne qui remonte jusqu’à Jésus, une chaîne aux doigts indéliables." Oui, il faut le redire avec le poète : "Celui qui ne donne pas la main, c’est celui-là qui n’est pas chrétien."
Pratique :












