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L’IA nous rend-elle paresseux ?

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Pierre d’Elbée - publié le 02/10/25
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En émoussant notre activité mentale, l’intelligence artificielle (IA) nous rend paresseux. Sur ce constat mesuré par des scientifiques, le consultant en entreprise Pierre d’Elbée dégage trois tentations dans l’usage de l’IA et leurs remèdes, pour faire de l’IA un outil stimulant et non un maître appauvrissant.

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Des chercheurs du MIT ont récemment mesuré l’activité cérébrale d’étudiants en les répartissant en trois groupes distincts. Tous avaient pour consigne de rédiger un essai sur la philanthropie. Le premier groupe devait écrire sans aucune aide, le deuxième pouvait recourir aux moteurs de recherche, le troisième bénéficiait de ChatGPT. Pour ce troisième groupe, si l’on s’en tient au seul effort cérébral, les chercheurs ont constaté qu’il était significativement plus faible, entraînant une moins bonne mémorisation des contenus et le sentiment modéré d’être auteur de leur essai. Le confort de l’IA s’accompagne donc d’un moindre engagement cognitif.

La "dette cognitive"

Les chercheurs ont ensuite demandé aux trois groupes de compiler les résultats obtenus, mais en changeant de méthode : ceux qui avaient utilisé ChatGPT devaient cette fois-ci s’appuyer uniquement sur leur propre réflexion. Or, même privé d’IA, ce groupe a conservé une activité mentale réduite : comme si le confort de la première utilisation avait durablement émoussé son effort. Ce phénomène est défini sous le nom de "dette cognitive". L’expression suggère deux choses, d’abord une perte : en déléguant notre travail à l’IA, nos propres circuits cognitifs (mémoire, jugement, imagination) sont moins sollicités. Ensuite une obligation : l’IA ayant fait le travail, il est coûteux de contester ou de refaire entièrement le chemin. Pris dans une logique de conformité, de fidélité, on se sent redevable. Voilà pourquoi, semble-t-il, les étudiants ne remettent pas vraiment en question ce que leur propose l’IA quand ils doivent à leur tour réfléchir et écrire par eux-mêmes.

Trois tentations de l’IA et leurs remèdes

À partir de cette expérience, on peut identifier trois "tentations" de l’IA, auxquelles correspondent trois "remèdes" possibles. Premièrement, accorder l’infaillibilité à ChatGPT. Ses réponses paraissent souvent abouties, presque indiscutables. Le ton affirmatif et leur cohérence donnent l’impression d’une vérité indéniable que l’on hésite à remettre en cause. Le danger est de confondre fluidité d’expression et exactitude. Remède : vérifier systématiquement les références (et même, les demander à ChatGPT) et exercer son sens critique. Ce besoin d’adosser l’IA à des sources explique la banalisation du mot "sourcé", devenu en quelques années un critère décisif de crédibilité.

Deuxième tentation : renoncer à son pouvoir d’auteur. L’épreuve de la page blanche, si redoutée par les écrivains eux-mêmes, est aussi une matrice de créativité. Flaubert passait des journées entières à chercher le mot juste ; Kafka confesse dans son Journal : "Le mot qui devrait tout déclencher ne vient pas. Je reste devant ma table, paralysé, honteux comme un criminel." On parle pourtant de ce silence et de ce vide comme une condition de l’écriture. Si l’IA permet de contourner ce combat, c’est au prix de notre propre voix. Remède : toujours commencer par produire un texte, ne pas craindre l’imperfection. Et si l’on commence quand même par solliciter ChatGPT, reformuler en profondeur, pour refaire le chemin mental et inscrire les idées dans sa mémoire. On retient d’autant mieux un contenu qu’on l’a façonné soi-même.

Enfin, troisième tentation : céder à la paresse mentale. L’IA offre rapidité et efficacité : aller vite, produire bien, parfois mieux que soi. Ces atouts indéniables peuvent conduire à délaisser l’effort, jusqu’à glisser vers une dépendance technologique. En se contentant de résultats satisfaisants, l’utilisateur renonce peu à peu à son autonomie. Remède : accepter l’épreuve du temps long, celui de l’élaboration lente. L’effort n’est pas une perte, mais la condition d’une véritable appropriation.

Devenir plus libre avec l’IA ?

Comme le rappelle Michel Serres dans Petite Poucette, chaque révolution cognitive a déplacé nos capacités : dans la Grèce antique, l’écriture a multiplié le pouvoir des bardes en diffusant leurs poèmes, à la Renaissance, l’imprimerie a multiplié le pouvoir des copistes en donnant accès aux textes à un public élargi, aujourd’hui le numérique rend le savoir disponible à quiconque possède un téléphone portable. Une vision positive de l’IA n’est justifiée que si nous gardons conscience du combat à mener pour rester libres face à elle : tout dépend de la posture adoptée. Employée comme un maître, l’IA atrophie notre pensée et nourrit une dette cognitive. Sollicitée comme un outil, elle stimule, corrige, amplifie. En définitive, l’enjeu n’est pas tant de savoir si l’IA va nous rendre paresseux que de savoir si nous voulons vraiment défendre notre souveraineté intellectuelle face à elle.

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