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Docteur en histoire et en sciences sociales, enseignant à l’Ircom de Lyon et à l’ICP, François Huguenin-Maillot est l’auteur d’une importante œuvre d’histoire des idées. Dans Le Je et le Nous, il dresse "une histoire politique des origines à nos jours", où la pensée chrétienne apparaît comme une synthèse entre la pensée antique et la pensée moderne, et dont les derniers développements pourraient permettre à la démocratie progressiste contemporaine de sortir de ses contradictions. Il répond aux questions d’Aleteia.
Aleteia : Selon vous, l'histoire des idées politiques depuis l'Antiquité se construit autour de l'articulation entre le bien de la communauté politique, le "Nous", et la liberté des individus, le "Je". Comment cette évidence s'est-elle imposée à vous ?
François Huguenin: À vrai dire, ce n’était pas si évident dans la formulation retenue, puisque celle-ci a surgi de la bouche de mon éditeur à la fin d’une longue conversation au cours de laquelle je lui exposais mon propos. Mais c’est bien le fil rouge de mon travail d’historien des idées. De fait, on distingue deux périodes dans la pensée politique : la pensée classique, qui court de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge, et la pensée moderne, de la Renaissance à nos jours. Dans la première période, l’homme est considéré par nature comme un animal politique, pour reprendre l’expression d’Aristote, visant dans l’ordre politique à agir pour le bien commun, par la mise en pratique des vertus. Dans la seconde, la priorité est mise sur l’individu, la société étant souvent conçue comme une construction, via l’artifice du contrat social, le but du politique étant de préserver la conservation ou la liberté individuelles.
Mais, et c’est là où je propose une lecture plus fine et non idéologique, on n’a pas attendu la Modernité pour découvrir l’individu. D’une certaine manière, la qualité morale d’un individu est pour Socrate l’objet même de la politique. Et la Modernité n’a pas complètement oublié le bien commun. Si celui-ci est relégué très loin chez Machiavel et Hobbes car la conservation de l’individu, Prince ou sujet, occupe toute la place dans la réflexion, il fait un retour, certes au second plan, avec Locke et la tradition libérale française. Le Je et le Nous ont toujours été en tension créatrice. Il a fallu attendre une dérive du libéralisme dans la seconde moitié du XXe siècle, avec Hayek, Rawls ou les libertariens, pour que la possibilité d’un bien commun soit contesté comme illusoire.
Cette tension entre le bien collectif et le droit des individus a trouvé une forme de résolution avec la pensée politique chrétienne : pourquoi ?
Le christianisme a pour lui le temps long puisqu’il s’enracine dans une histoire de 2000 ans et a beaucoup tiré de la pensée antique. Quand il apparaît que la Modernité tourne le dos de manière radicale à la politique classique en pensant les droits de l’individu comme déconnectés de tout souci du bien commun, il peut convoquer sa tradition : pour Thomas d’Aquin, le bien commun, n’est pas un bien en surplomb des biens individuels, mais intègre ces derniers et permet à l’homme de se mettre en quête d’un bien qui élargit son horizon et accomplit sa nature politique. Après que l’Église a mené un combat d’arrière-garde durant le long XIXe siècle, en opposition à la liberté politique et religieuse, elle a pu aboutir grâce à des précurseurs comme Montalembert au XIXe ou Maritain au XXe, avec Vatican II et les papes ultérieurs, à une réconciliation entre bien commun et liberté individuelle, intégrant celle-ci à celui-là.
Il ne s’agit pas de christianiser la politique, mais de partager avec le monde les ressources intellectuelles et morales du christianisme.
Vous tenez Joseph Ratzinger pour un grand penseur politique, sinon l'un des plus grands : en quoi sa pensée visant à l'harmonie entre la vérité et la liberté peut-elle résoudre l'aporie de l'idéologie progressiste qui semble s'autodétruire dans le mythe d'une liberté absolue ?
Ratzinger pousse la pensée de l’Église à son degré d’expression le plus abouti. Il sait, parce que son pays a connu les horreurs du nazisme que la liberté est un bien. Mais ce ne peut être un bien absolutisé. Il doit être mis en relation avec le respect du droit et le souci du bien, sans lesquels la liberté perd sa consistance. C’est le thème essentiel à sa pensée du refus du relativisme qui rend toute action politique sans fondement et impossible à rationaliser. Sa grande intuition est que le christianisme peut proposer au monde une sorte de plateforme minimale de réflexions permettant à chacun de faire un travail de purification de la raison et de découverte de principes permettant de bâtir une société juste. Mais ce faisant, il ne cède à aucune tentation théocratique. Il ne s’agit pas de christianiser la politique, mais de partager avec le monde les ressources intellectuelles et morales du christianisme. Dès lors, le rôle des chrétiens en politique est celui du levain dans la pâte. C’est à peu près ce que disait saint Augustin, que Benoît XVI a tant aimé, au IVe siècle.
Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.
Pratique :










