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Le Christ manque-t-il de charité ?

Jésus chasse les marchands du temple

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Henri Quantin - publié le 24/09/25
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Le chrétien est-il cet homme charitable qui bénit n’importe qui et n’importe quoi ? Assurément non, rappelle l’écrivain Henri Quantin, comme le prouve l’exemple du Christ.

"Manque de charité." La formule rôde un peu partout et on finira par la tamponner à l’encre rouge pour gagner du temps. Elle entend définir ce qu’un disciple du Christ est supposé dire et surtout ne pas dire. Elle dessine ainsi en creux le portrait d’un chrétien censément "charitable" : un homme gentil, souriant, inoffensif, qui jamais ne condamne, jamais ne nomme le mal, jamais ne dénonce. "Manque de charité" est la forme mièvre d’une censure qui ne dit pas son nom, en faisant comme si le péché de celui qui parle suffisait à discréditer sa critique.

"Écartez-vous de moi"

La formule est très pratique, en ce qu’elle dispense d’arguments rationnels, d’objections réfléchies, de défense raisonnée de la victime d’une attaque jugée peu charitable. Manque de charité est la version polie du : "Tu ferais mieux de fermer ta g*****". Elle oublie seulement qu’on peut se tromper avec gentillesse et, à l’inverse, que le fait qu’un problème grave soit signalé sans charité n’implique en rien que le problème n’existe pas ou qu’il ne faille pas essayer de le résoudre. Affirmer, de la même façon, qu’une critique est dictée par la jalousie, l’aigreur, la fatigue ou la colère… ne prouve en aucun cas que cette critique est sans fondement.

Et surtout, si on épouse les critères de ce portrait-robot de l’homme "charitable", une évidence s’impose : le Christ des Évangiles manque régulièrement de charité. Est-ce bien "charitable" de dire : "Je ne vous connais pas ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité" (Mt 7, 23) ?  Est-ce charitable d’annoncer aux repus qu’ils auront faim et à ceux qui rient qu’ils connaîtront le deuil et les larmes ? Est-ce charitable de maudire les pharisiens et les légistes, de comparer les scribes et les grands prêtres à des vignerons homicides, d’associer Pierre à Satan ?

Changer de charité… ou de religion ?

De deux choses l’une, dès lors : soit le Christ n’est pas charitable et celui qui veut aimer son prochain doit changer de religion, soit les malédictions du Christ témoignent tout de même de son amour et il faut changer de charité. Une remarque d’Ernest Hello peut nous y aider : "Le saint véritable a la charité ; mais c’est une charité terrible qui brûle et qui dévore, une charité qui déteste le mal, parce qu’elle veut la guérison. Le saint que le monde se figure aurait une charité doucereuse, qui bénirait n’importe qui et n’importe quoi, en n’importe quelle circonstance. Le saint que le monde se figure sourirait à l’erreur, sourirait au péché, sourirait à tout, sourirait à tous..." À ce pseudo-saint de confiserie pieuse nul ne songera, sans doute, à reprocher son manque de charité.

Une synthèse commode pousse à associer haine du péché et amour du pécheur, comme un médecin se soucie d’un malade en combattant sa maladie. La comparaison est légitime, mais à condition de préciser que l’amour du pécheur implique correction fraternelle et même parfois mise hors d’état de nuire : acte de charité pour ses victimes et, ultimement, pour le coupable lui-même, qu’on empêche ainsi de s’enfoncer plus encore dans le mal.  

Protéger l’empoisonné

En disciple d’Ernest Hello, Bloy met dans la bouche d’un de ses personnages une question qui résume à merveille l’enjeu : "Que penseriez-vous de la charité d’un homme qui laisserait empoisonner ses frères, de peur de ruiner, en les avertissant, la considération de l’empoisonneur ?" Si sublime que soit l’hymne à la charité de saint Paul aux Corinthiens (1Co, 13), il devient nuisible si on comprend que supporter tout, faire confiance en tout, espérer tout et endurer tout signifie laisser tous les poisons se répandre sans chercher ni à les repérer, ni à en limiter les effets, ni à tenter de fabriquer des antidotes. Cela n’empêche pas le Christ de donner ensuite sa vie pour tous les empoisonnés... et même les empoisonneurs.

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