Une société où l’on ne sait plus être en désaccord conduit à la pire des violences politiques, comme le montre l’assassinat de Charlie Kirk. Prêtre du diocèse de Bordeaux, le père Clément Barré voit dans cette dérive mortifère un appel à l’engagement des chrétiens. Ils ont l’expérience d’une parole libre qui permet la confrontation mais aussi la recherche de la vérité.
Le 10 septembre, un homme a été assassiné à cause de ses idées et parce qu’il les exprimait publiquement. Cela ne force personne à être d’accord avec ce qu’il disait, et cela ne canonise pas non plus ses idées ou ses prises de position mais le fait est là. Charlie Kirk n’était pas un saint, sa parole n’était pas exempte de défauts ou de problèmes, mais la violence politique dont cet assassinat témoigne, est un symptôme grave du mal qui traverse nos sociétés : nous ne savons plus être en désaccord. Nous ne sommes plus capables de tolérer, dans l’espace public, l’existence d’une opinion différente. L’archipélisation de nos sociétés en est un signe. De plus en plus, nous vivons de manière à ne pas être confrontés à ceux qui ne pensent pas comme nous. Charlie Kirk, à sa manière imparfaite mais courageuse, essayait de répondre à cela. Et, pour ma part, je crois que lorsqu’une personne meurt à cause de sa parole, quelles qu’aient été ses opinions, cela nous engage en tant que chrétiens.
Le risque du dialogue
Cela nous engage, car le catholicisme n’est pas une religion du livre, c’est la religion du Verbe. La religion de la parole. Nous croyons que c’est Dieu qui entre en dialogue, parfois même en débat, avec l’humanité. Ne craignant ni les objections, ni les débats, ni les controverses, Dieu vient à nous par sa parole, allant jusqu’à accepter que cette parole soit maltraitée, détournée, raillée ou caricaturée. Nous sommes les fils de ce Dieu qui parle à l’homme, qui ne rompt jamais le dialogue, même quand nous le bafouons ou l’insultons.
Dans la tradition catholique, nous trouvons de nombreuses ressources pour nous permettre de prendre le risque de la conversation et de la contradiction, car c’est une exigence qui découle de notre foi dans le Verbe de Dieu. Ainsi, la règle de saint Benoît exige que, pour les affaires importantes, tous les frères de l’abbaye soient consultés, y compris les plus jeunes, car "souvent, le Seigneur révèle à un plus jeune ce qu’il y a de mieux à faire" (Règle de Saint Benoît, n. 30).
Place aux objections
De la même manière, la forme classique de la recherche théologique est la disputatio, qui implique la confrontation des points de vue et des arguments. Lorsqu’on lit les traités médiévaux, comme la Somme de Théologie de Thomas d’Aquin, on est frappé par la place accordée aux objections, par la profondeur et la rigueur avec lesquelles elles sont considérées et traitées, signe d’une pensée capable de se confronter à celle de l’autre et même de l’accueillir pour s’en enrichir.
La conversation est toujours orientée vers la recherche de la vérité, car la conversion est une quête du beau, du vrai et du bien, mais elle permet aussi la communion entre ceux qui se parlent.
On peut penser aussi à l’exemple de Benoît XVI. Bien loin de l’image de censeur idéologue qu’on a pu lui attribuer, il a eu le souci d’interroger loyalement et fidèlement les figures intellectuelles de son temps, dans l’Église comme dans le monde, se confrontant avec rigueur à leur pensée pour ne pas la réduire à des slogans ou des caricatures. Il n’a pas eu peur, tant dans son œuvre théologique que dans son magistère, de citer longuement ceux à qui il allait s’opposer : que ce soient Bultmann, Rawls, Nietzsche ou Habermas. Avec le souci intellectuel et pastoral d’exposer honnêtement et rigoureusement leur pensée, sans insultes ni caricatures, pour y répondre loyalement et réfuter ce qui devait l’être.
La conversation dans l’Esprit
On retrouve ce même souci dans l’insistance du pape François sur la conversation dans l’Esprit, au cœur du processus synodal. Celle-ci doit encourager à instaurer partout les conditions de possibilité du désaccord et de la conversation. L’enjeu de celle-ci est à la fois intellectuel, spirituel et politique, comme l’exprime le document final du synode sur la synodalité : "Le mot “conversation” exprime quelque chose de plus qu’un simple dialogue : il entrelace harmonieusement la pensée et le sentiment, et génère un univers partagé. C’est pourquoi on peut dire que la conversion est l’enjeu de la conversation." La conversation est toujours orientée vers la recherche de la vérité, car la conversion est une quête du beau, du vrai et du bien, mais elle permet aussi la communion entre ceux qui se parlent.
Apprendre à tolérer l’erreur
Cette exigence implique l’exercice de la vertu de tolérance. Cette dernière n’a rien à voir avec le relativisme, qui voudrait que toutes les opinions se valent. Elle consiste à supporter un mal dans la mesure où y remédier causerait un mal plus grand. Ainsi, je crois que nous devons apprendre à tolérer l’erreur, le mensonge ou les discours nuisibles, dans la mesure où leur interdiction entraverait, dans notre société, la possibilité même de la recherche de la vérité et compromettrait la vie sociale elle-même. Et si comme chrétien nous devons apprendre à tolérer ces discours nous devons aussi faire en sorte de ne pas nous y adonner. Écouter sans caricaturer, réfuter sans condamner, argumenter sans sophisme, débattre sans violence mais avec exigence morale et intellectuelle. Il ne s’agit pas de communier tous ensemble dans un centrisme mou, mais bien de faire jaillir la Vérité.
Chrétiens, disciples et serviteurs du Verbe de Dieu, nous sommes aussi appelés, dans le monde, à être les défenseurs d’une parole libre, cordiale et vraie, qui permet la confrontation et le désaccord, mais aussi la communion et la recherche de la vérité. Gardons au moins cela du témoignage de Charlie Kirk : "Quand nous arrêtons de parler, il ne reste plus que la violence."












