Comment vouloir être sauvé si l’on n’a plus le sens du péché ? Sans s’ouvrir à Dieu, explique l’essayiste Jean Duchesne, il est difficile de comprendre le péché comme une dette qui emprisonne, mais que Dieu est prêt à remettre.
Ce qui, depuis quelques décennies, n’est plus d’usage courant dans l’Église, ce n’est pas seulement la soutane cléricale et les cornettes de religieuses. C’est également — et sans que ce soit manifeste, puisque ce qui est délaissé n’attire guère l’attention — la notion de salut, et concomitamment celle de péché. En effet, s’il s’agit d’être sauvé, cela n’a de sens que si l’on a un peu conscience à la fois d’un danger et de la possibilité d’y échapper.
Rappels liturgiques
Certes, la messe commence toujours par un rite pénitentiel où chacun dans l’assemblée reconnaît qu’il a "péché en pensée, en parole, par action et par omission". Certes aussi, quand on récite le Gloire à Dieu, on salue deux fois le Christ comme celui "qui enlève les péchés du monde". Dans le Credo de Nicée-Constantinople, il est affirmé que c’est "pour notre salut" que le Fils est venu. La prière universelle fait chanter : "Jésus, sauveur du monde, écoute et pends pitié". Les quatre prières eucharistiques contiennent des rappels : "Et nous, pécheurs, qui mettons notre espérance en ta miséricorde inépuisable" (I) ; "Permets […] que nous ayons part à la vie éternelle" (II) ; "Par le sacrifice qui nous réconcilie avec toi, étends au monde entier le salut et la paix" (III) ; "Tu nous as envoyé ton Fis unique, […] pour qu’il soit notre Sauveur" (IV).
Certes encore, après le Notre Père, le célébrant demande : "Délivre-nous de tout mal, Seigneur, [… et] nous serons libérés de tout péché." Enfin, à la fraction du pain par trois fois, puis juste avant la communion, les espèces consacrées sont à nouveau présentées comme "l’Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde". Entre deux, le prêtre dit, pour lui-même et au nom de tous : "Que ton Corps et ton Sang me délivrent de mes péchés et de tout mal", ou bien : "Que cette communion […] n’entraîne pour moi ni jugement ni condamnation, mais que, par ta bonté, […] elle me donne la guérison."
Le péché en général et les péchés individuels
Il est compréhensible que l’on soit peu enclin à s’appesantir sur le péché en dehors de ces évocations obligées dans la liturgie. C’est une réalité désagréable : "fauter", se trouver en tort est culpabilisant. Il y a d’une part le péché en général ou "originel", comme état, depuis Adam et Ève, de l’humanité séparée de son Créateur, livrée à elle-même, à l’anarchie de ses instincts, en perdition. On n’en parle pas trop en apologétique, car cela trahit un pessimisme à la fois menaçant et désespérant, ou une misanthropie inhospitalière. Et d’autre part, il y a les péchés "effectifs", commis par les individus. On en a conscience intimement, sous le regard de Dieu. Et l’on sait que les étaler publiquement n’est pas forcément édifiant et que cela ne suffit à en être absous, parce que seul Dieu peut pardonner via ceux qu’il investit cette mission.
Par parenthèse, cette distinction peut justifier une récente modification du missel. Elle fait dire que le Christ "enlève les péchés" — au pluriel, individuels —, et non plus "le péché du monde". Le singulier, terme générique, pourrait impliquer que tout péché, voulu ou non, sera finalement pardonné. Or c’est là l’hérésie de l’apocatastase qui a (entre autres) empêché la canonisation d’Origène, le grand théologien d’Alexandrie au début du IIIe siècle, même si au XXe, Hans Urs von Balthasar, fait cardinal, a argumenté qu’il est permis, sans anticiper sur le Jugement dernier, d’« espérer pour tous » (titre d’un essai publié en 1988 chez DDB). En tout cas, l’évangile de Jean 1, 29 donne en grec hamartian (singulier) quand le Baptiste parle du mal que le Christ vient affronter et vaincre, tandis que l’ordinaire de la messe en latin depuis des siècles contient peccata (pluriel de peccatum : les manquements de chacun, y compris les fidèles présents).
De la pastorale de la peur à une exaltation de l’amour
Quoi qu’il en soit, l’accent est mis de nos jours sur l’infinie miséricorde de Dieu, sur le rassemblement des humains et la solidarité entre eux qu’il rend possible. Une approche plus mystique peut aller jusqu’à discerner qu’il ne se contente pas d’encourager cette fraternité, mais la réalise par le don de grâces et de sacrements, ce qui peut inspirer gratitude, émerveillement, louange… Symétriquement, le mal est perçu comme ce qui fait souffrir et victimise, autrement dit ce qui est expérimentable et n’a pour cause que des aveuglements égoïstes ou l’indifférence parfois cruelle de la nature. Que règne encore en ce monde un Prince rebelle à Dieu et que ceux qu’il séduit (fût-ce à leur insu) iront lui tenir compagnie en enfer, c’est une idée bien présente dans l’Évangile (on pourrait égrener des citations sur des pages entières). Mais il est devenu indécent de la partager à tout vent (même si elle apparaît brièvement dans la liturgie du baptême).
On ne saisit en quoi consiste le péché qu’en s’ouvrant à Dieu.
Bien sûr, la "pastorale de la peur" (avec des catéchèses misant sur la crainte de tortures perpétuelles dans l’au-delà) a pu stimuler l’incroyance. On est donc passé, en sens opposé, à une exaltation de l’amour, avec le risque d’une sentimentalité dont l’efficacité altruiste suffit à vérifier la droiture. Il s’agit toujours d’aimer comme Dieu et avec son aide, mais la contribution humaine tend à devenir déterminante, en un retour au pélagianisme. Le mal est alors le résultat non plus une déconnexion au moins partielle d’avec Dieu (le péché en général), mais de quelque système ou oppresseur dûment dénoncé. Et ce qui tient lieu de salut est une réputation flatteuse ici-bas, même si elle est précaire (voir l’abbé Pierre).
Le péché comme dette
Reste donc à redécouvrir ce qu’est un péché. Le paradoxe est qu’on ne saisit en quoi il consiste qu’en s’ouvrant à Dieu — que précisément il s’efforce d’évacuer ! Il y a donc d’abord un minimum de croyance, de même que l’athéisme a besoin d’une idée de ce qu’il nie. Il faut ensuite la reconnaissance que l’Être suprême imaginable se révèle lui-même, comme lui seul peut le faire, la source de toute vie. Et il y a enfin une réticence à admettre deux choses : d’une part que cette vie sans limite s’offre sans s’imposer ni rien perdre, bien qu’elle se livre sans défense ; et d’autre part qu’elle est altérée, fragilisée, abîmée si l’on tente de s’en emparer. En bénéficier suppose de se laisser associer à sa transmission en remettant ce qu’on en reçoit à la disposition du Donateur, pour que ce soit partagé, à sa suite et grâce à lui, avec le prochain.
Cette exigence peut être refusée (consciemment ou non), puisque la toute-puissance divine n’exerce aucune contrainte. On peut voir là une offense, du fait du mépris de Dieu que cela implique. Mais il est sans doute plus exact d’y discerner une dette. Le dû à régler n’est pas un remboursement attendu par Dieu (qui n’en a nul besoin), mais à l’inverse le désaveu contrit d’appropriations de ses dons. C’est ce que suggère le texte originel du Notre Père en Mt 6, 12 : "Remets-nous nos dettes, et c’est de même que nous exonérerons nos débiteurs." En d’autres termes : "Délivre-nous de nos péchés et aide-nous à t’imiter en pardonnant à nos ennemis."
La délivrance de toute peur
Ce qu’apporte le Christ est précisément la libération de l’emprisonnement et de l’esclavage pour dette (cf. Mt 18, 23-35). La raison pour laquelle cet affranchissement doit être imploré et nécessite la pitié de Dieu est que la miséricorde et le repentir dont l’homme est capable sont enrayés par des inquiétudes de toute sorte et qu’il peut même en venir à se détester lui-même. Il faut que le Fils de Dieu vienne se charger des chaînes pour les briser. Cependant, un meilleur motif du désir d’être sauvé demeure sans doute la promesse de la béatitude dans la vie éternelle. Le "ciel" est certes aussi difficile à concevoir aujourd’hui que l’enfer, et le mal sur terre ne paraît plus lié au péché. Mais pour autant, les angoisses sont loin de s’estomper. Peut-être vaut-il alors la peine de rappeler que le salut est la délivrance de toute peur.












