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Allons-nous vers une désagrégation sociale et civique ?

MANIFESTATION-PARIS-AFP

Manifestation à Paris le 18 septembre 2025.

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Paul Airiau - publié le 20/09/25
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Émeutes, grèves, violences, revendications outrancières… Que disent les ressentiments socioculturels d’aujourd’hui dans une société où les corps intermédiaires ne jouent plus leur rôle ? Pour l’historien Paul Airiau, il n’y a plus guère de bien commun dans une société où le réel n’est plus tenu pour vrai que dans le rapport de forces.

L’époque est à l’angoisse, c’est du moins ce qui se dit et se répète. On pourrait dresser une longue liste des inquiétudes multiples et contradictoires qui se manifestent et s’accumulent peu à peu, sans qu’elles paraissent jamais devoir s’apaiser. On pourrait aussi relever combien les tensions semblent monter, combien la polarisation s’accentue, combien les craintes d’une explosion politico-sociale se font jour, alimentées par les discours, les slogans, les répercussions des réalités extérieures, voire l’importation volontaire et l’alimentation idéologique de logiques conflictuelles. À croire que la guerre — civile ? mondiale ? — va se déclencher. Ou une insurrection. Ou un chaos. Ou un effondrement.

D’intenses tensions depuis 75 ans

À vrai dire, dans une perspective historique un peu large, a-t-on vraiment atteint les degrés les plus élevés des divergences et des fractures qui ont parsemé et fait la vie française depuis la fin du XVIIIe siècle ? Rien que pour l’histoire récente, on a sans doute oublié combien la IVe République a connu d’intenses tensions. En 1947 et 1948, les grèves liées à la rupture du tripartisme entre le MRP, la SFIO et le PCF, partielle transcription française des débuts de la Guerre froide, ont été marquées par de très fortes brutalités et une puissante répression, le ministre de l’Intérieur Jules Moch ayant volontairement joué la confrontation avec le PCF et la CGT. 

La naissance de la Ve République en mai 1958 s’est faite dans une atmosphère insurrectionnelle. La polarisation politique fut aussi particulièrement puissante tout au long des présidences de De Gaulle, comme le fut la force des engagements militants, par exemple à l’occasion de la grève des mineurs de 1963. Mai 1968 ouvrit une vingtaine d’années de dures confrontations politico-sociales, émaillées de diatribes agressives, d’attentats politiques, de ratonnades racistes, de grèves décidées, de manifestations agitées, d’espérances révolutionnaires. Ce n’est qu’à la fin des année 1980 que s’apaise quelque peu l’ambiance française, comme si cessaient enfin les douleurs de l’enfantement d’un monde contraint d’entrer dans la cherté des ressources, la mondialisation désindustrialisante et l’alternance politique.

La fin des corps intermédiaires

À cet égard, la situation présente, depuis le milieu des années 2010, plus encore depuis 2022, pourrait presque être considérée comme une petite poussée de fièvre hexagonale, bien loin en virulence d’épisodes précédents qui finirent dans le sang, les larmes et les morts. Cependant, il est des différences qu’on ne peut ignorer, et qui rendent in fine la situation globalement moins stable qu’on pourrait le penser en historicisant, et peut être bien aussi incertaine qu’on l’envisageait d’abord. En effet, les agitations politico-sociales des années 1945-1990 étaient, le plus souvent, cadrées et canalisées par des institutions et organismes qui orientaient l’expression des revendications et formulaient des projets politiques et sociaux suscitant l’adhésion. C’était un temps où le militantisme fournissait des troupes relativement nombreuses aux partis politiques et aux syndicats. Ces corps intermédiaires, permettaient de structurer les opinions et les attentes, en les recueillant, les mettant en forme, les intégrant dans des corpus idéologiques et les articulant à des pratiques revendicatrices et électorales. Mais il est bien loin ce temps-là. Les syndicats sont à un étiage qui rappelle la Loire en été, et les partis politiques réduits à une armée mexicaine d’apparatchiks professionnels de la politique. 

Il n’est plus de lendemains qui chantent depuis que s’est éteinte la grande lueur à l’Est et que les églises se sont vidées, il n’est plus que des apocalypses environnementales. Et le nouveau monde et le monde d’après, qui furent tant vantés et théorisés depuis 2017, ressemblent terriblement au monde d’avant et à l’ancien monde. L’ordonnancement de l’expression politico-sociale est désormais largement insuffisant, les multiples appels à réformer les modalités de l’expression électorale et à davantage consulter les citoyens n’ayant jamais débouché sur rien de concret.

Une polarisation grandissante

Cette ancienne structuration par de solides, organisées et enracinées organisations militantes contrôlait également la virulence des revendications. Les gros bras de la CGT empêchaient les feux de poubelle, les sacs de magasin et l’agression des policiers, dispensant (le plus souvent) les forces de l’ordre de jouer (parfois à loisir) de la matraque et de la charge. C’est désormais loin d’être le cas, avec des formations politiques réduisant la fonction tribunitienne, qui fut longtemps celle du PCF tenu en lisière du pouvoir central, à un populisme nationaliste ou anti-élitaire exploitant les passions politiques par une confrontation verbale soigneusement recherchée et mise en scène. Dans un contexte où les réseaux sociaux laminent avec acharnement, goût du lucre et complaisance poussée de leurs utilisateurs tous les autres médias, où tout un chacun dégaine plus vite que son ombre pour réagir au quart de tour sur son clavier sans prendre le temps d’une quelconque réflexion, en laissant libre cours à ses émotions, son mépris, sa détestation, la polarisation au moins discursive ne peut que croître par un effet autocumulatif et miroir.

Le ressentiment sociopolitique est ainsi devenu l’affect le plus largement partagé.

Le ressentiment sociopolitique est ainsi devenu l’affect le plus largement partagé, protestation désespérée contre l’ignorance, la négation ou le mépris dans lequel sont tenues les interrogations et les inquiétudes, revendication angoissée d’une dignité qu’on estime bafouée. Cette aigreur redouble la passion égalitaire des temps démocratiques qui multiplie les revendications culturelles plus que socio-économiques (puisque la néo-libéralisation capitaliste du monde imposée par les responsables politiques depuis le début des années 1980 a laminé les classes sociales en éradiquant les grandes entreprises industrielles et publiques). Quant à l’investissement familial, il suscite des rancœurs depuis qu’on ne peut plus garantir à ses enfants l’ascension sociale et la certitude du confort, de la consommation et de la jouissance des biens matériels. Le tout s’alimente à une impuissance étatique largement avérée, massif désaveu du volontarisme et de la prétention des responsables politiques, empêtrés dans la complexité du monde et de moins en moins capables de trancher entre les intérêts contradictoires jamais hiérarchisés, d’arbitrer entre les urgences et d’agir à long terme.

Déni du réel

Le phénomène est encore accentué par l’effritement accéléré, voire l’effondrement, de la bonne foi et de l’acceptation honnête de l’objectivité du réel. Si un certain nombre de partis proposaient des projets solidement marqués par une idéologie qui déterminaient leur compréhension de la société, ils ne niaient pas la réalité telle qu’elle pouvait être saisie par une observation et une analyse objectives. On pouvait encore alors se mettre d’accord sur des faits, reconnaître la réalité qui est, sans qu’existassent des "vérités alternatives". Mais depuis que le pouvoir réside dans l’outrance expressive, la définition et détermination discursive du réel même contre ce dernier et l’éradication du surmoi, afin d’assurer sa domination politique (et son ego) ; depuis que l’on dit que toute réalité tenue pour vraie et bonne par la société n’est que construction culturelle qui mérite d’être remise en cause au nom de l’émancipation et de l’autonomie ; et depuis que l’homme n’est au final que projet et volonté de s’accomplir comme il l’entend face et contre la société et le réel, il n’y a pas de raisons pour que l’appréhension de tout donné quel qu’il soit ne soit plus que la résultante d’un rapport de force ou contractuel — une pure relativité. Au final, on aboutit à une société qui ressemble à un couple, un trouple, un quadrouple qui divorce mal, chacun ressassant sans fin ses reproches, enfermé dans ses savoirs, ses croyances, ses convictions, ses certitudes, incapable d’entrer dans une autre logique que la sienne, manipulant les souvenirs ou les faits en s’en rendant plus ou moins compte, n’ayant plus d’autre terrain d’entente, si l’on peut dire, que la dispute sans fin tant qu’on ne l’aura pas emporté entièrement. Dans les cités grecques de l’Antiquité, de l’époque archaïque à l’époque hellénistique, lorsqu’était ainsi obérée toute possibilité de constitution d’un commun (une vie collective visant la recherche du bien commun), surgissait alors la stasis, la conflictualité intense résolue par l’éradication plus ou moins achevée d’un camp. La dernière stasis française fut la Libération. Si comparaison n’est pas raison, si le passé n’est plus le présent et n’est pas plus le futur, il n’empêche : il est des rapprochements qui peuvent donner à penser.

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