L’art et la culture ont toujours été vus par l’Église comme des leviers pour toucher le cœur des hommes et pour évangéliser, rappelle le géopoliticien Jean-Baptiste Noé. Illustration récente : le concert "Grace for the World" sur la place Saint-Pierre, qui a touché des millions d’auditeurs et spectateurs.
La place Saint-Pierre devenue le temps d’une soirée une salle de concert à ciel ouvert pour accueillir parmi les chanteurs les plus en vue du moment. Ce samedi 13 septembre, le concert Grace for the World a concentré les regards et les amateurs de musique. Une scène établie devant la basilique, un orchestre philharmonique, des chanteurs de musique pop, comme John Legend et Pharrell Williams et des chanteurs classiques, tel Andrea Bocelli. Le concert venait clôturer la rencontre mondiale sur la fraternité humaine, initiée par le pape François. Il devait montrer, dans le cadre du jubilé de l’espérance, l’union des hommes, par la culture et l’art. Dans une humanité traversée par les crises et les guerres, ces deux heures de concert ont apporté joie et bonheur aux habitants, touristes et pèlerins présents à Rome et à ceux qui ont pu le regarder à travers les moyens de diffusion mondiale.
Classique et technique
Le concert a notamment été marqué par l’usage de plus de 3.000 drones dessinant des figures lumineuses dans le ciel : peintures de Michel-Ange, portrait de François, pietà lors de l’Ave Maria. La technique, développée par l’entreprise Nova Sky dirigée par le frère d’Elon Musk, était ici au service de la musique classique, des instruments et du concert. Un moment typique de la politique de l’Église, qui cherche à toucher les cœurs par la culture et faire converger les regards vers Rome, et sa basilique Saint-Pierre, pour participer à la conversion des âmes. Grâce à la musique, à ce concert profane et à la venue de stars mondiales, des personnes éloignées de Dieu et de l’Église ont pu, deux heures durant, voir Rome, écouter des morceaux de musique sacrée pour, peut-être, initier un chemin de conversion.
À l’époque récente, Paul VI et Jean Paul II ont œuvré pour maintenir l’art contemporain au sein de l’Église et de la culture chrétienne. Paul VI en ouvrant les musées du Vatican à des artistes de son temps, Jean Paul II en initiant de nombreuses rencontres et échanges avec les créateurs. Le risque pour l’Église est en effet d’être écrasée par sa propre histoire, par la richesse de ses collections, de ses monuments, de ses tableaux et de finir par être uniquement un objet patrimonial, avec un art figé, daté historiquement, mais qui n’est plus lié aux créations contemporaines. Un avis partagé par l’Église en France qui a fait appel à des artistes contemporains tout au long des décennies écoulées, suscitant aussi des débats et des controverses sur les œuvres réalisées et les esthétiques choisies. Mais le débat démontre que la culture est vivante, que les fidèles se l’approprient et expriment des avis, même parfois de façon virulente.
Alta sartoria
Dolce & Gabbana ont porté cette présence de la culture chrétienne dans leur défilé magistral de juillet 2025 dénommé "Alta sartoria". Dans le décor superbe du pont Saint-Ange, avec en toile de fond le château éponyme, le Tibre et la Rome historique, les couturiers ont créé un défilé directement inspiré des vêtements liturgiques. Sur un tapis jaune en forme de croix, ouvert par une procession mêlant plumes d’autruche et encens, comme les processions papales en usage jusque dans les années 1950, les mannequins ont défilé en vêtements rappelant les chapes pluviales, les aubes, les dalmatiques. Le tout décoré de perles, de bordures en fil d’or et d’argent, preuve du savoir-faire italien en la matière et du travail de toutes les couturières qui œuvrent dans la maison. Les autorités du Vatican ne sont nullement intervenues dans ce défilé, pourtant tenu à quelques centaines de mètres de son territoire. Certains spectateurs ont pu trouver que la maison de couture avait versé dans la démesure et que mêler le sacré au profane peut déranger, ce qui est toujours l’un des buts recherchés afin de faire parler et de marquer les esprits. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce que ce défilé a démontré, c’est que l’Église continue à inspirer, y compris des groupes mondiaux du luxe, qu’elle est toujours source de création, même si ses codes sont détournés à d’autres fins, qu’elle est donc une référence. Là est le plus important. Entre un concert place Saint-Pierre et un défilé de mode sur le pont des Anges, le catholicisme continue d’être une source d’inspiration et de création. L’Église demeure un point de référence, vers où les regards se tournent. Toucher les esprits et les âmes pour ensuite toucher les cœurs.












