Le grand défi posé à la lecture chrétienne de la Bible réside dans l’articulation de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans la perspective chrétienne (qui ne se confond pas avec la lecture juive des Écritures), le premier énonce une promesse de salut et le second rapporte l’accomplissement de cette promesse dans le Christ. En ce sens, Jésus est le gond des Écritures : en son mystère pascal, le salut est donné au monde et aux humains. Le chrétien tire de sa foi dans l’identité messianique de Jésus une conséquence pratique : sa croix irradie toutes les pages de la Bible. Pour le Nouveau Testament, la chose est aisée à comprendre, car c’est à sa lumière que tous les livres qui le composent ont été écrits. Mais pour l’Ancien Testament, la chose est plus complexe : comment rétroprojeter sur ce corpus la lumière brillant au matin de la Résurrection ?
L’hérésie marcioniste
Une telle difficulté explique en partie pourquoi les deux Testaments ont souvent été déconnectés l’un de l’autre. Dans le sillage de la théorie dite de la substitution, affirmant que le christianisme avait remplacé le judaïsme et l’Église la Synagogue, le Nouveau Testament a été longtemps compris comme remplaçant l’Ancien Testament, qui se trouvait dès lors ravalé au rang de simple prolégomène de celui-ci. Ce réflexe de remplacement a été nourri par une compréhension erronée de la préfiguration, qui a conduit de nombreux penseurs à rejeter l’Ancien Testament. Au IIe siècle, Marcion a inauguré une ligne qui n’a eu de cesse de rejaillir au cours de l’histoire. Pour préserver la nouveauté du Christ, Marcion a décidé de rejeter tout l’Ancien Testament, ainsi que des pans entiers du Nouveau Testament, coupables selon lui de trop frayer avec les écrits vétérotestamentaires. À la fin, la Bible de Marcion était rachitique, ne subsistait plus qu’un petit nombre de textes.
Marcion s’est trouvé condamné pour hérésie, mais le marcionisme n’est pas mort avec lui. Au contraire, il resurgit jusqu’à nos jours. Quand des chrétiens — parmi lesquels des prédicateurs sont hélas à déplorer — opposent l’Ancien et le Nouveau Testament, en confrontant par exemple un Dieu de l’Ancien Testament (généralement présenté comme un Dieu colérique) à un Dieu du Nouveau Testament (souvent présenté comme un Dieu plein d’amour), ils cèdent au marcionisme, et s’exposent à la même sanction que Marcion.
L’Ancien Testament demeure actuel et pertinent
Certes l’Ancien Testament préfigure le Nouveau. Pour le dire avec les mots de la constitution conciliaire sur la Parole de Dieu, qui s’inspire des paroles de saint Augustin d’Hippone, "le Nouveau Testament était caché dans l’Ancien, et l’Ancien devenait clair dans le Nouveau. Car bien que le Christ ait établi une nouvelle alliance en son sang, cependant les livres entiers de l’Ancien Testament utilisés dans la prédication évangélique acquièrent et présentent dans le Nouveau Testament leur signification complète, et réciproquement l’éclairent et l’expliquent" (Dei Verbum, 16). Mais préfiguration du Nouveau dans l’Ancien ne rime pas avec évacuation de l’Ancien. L’Ancien Testament n’est pas un ramassis d’histoires périmées que l’éclat de la nouveauté du Christ remiserait dans l’ombre ; il demeure actuel et pertinent, et s’impose à ce titre à la lecture croyante des Écritures. Comment faire ?
L’Ancien préfigure le Nouveau
La préfiguration implique de reconnaître la consistance de l’Ancien Testament, car il est le terreau duquel le Nouveau Testament a germé. Sans l’Ancien Testament, il n’y aurait pas eu de Nouveau Testament, car le premier est le terreau du second et son milieu nourricier. Sans la promesse, il ne peut y avoir d’accomplissement de la promesse. C’est la thèse du livre Du Nouveau à l’Ancien Testament (Cerf) : "Le Nouveau Testament est bâti sur le socle des Écritures d’Israël. Il est fondé sur notre Ancien Testament. Il n’est donc pas possible à un chrétien de lire le Nouveau Testament sans l’Ancien Testament, qui en est le fondement, le terreau et l’arrière-fond nécessaire" (p. 9).
En effet, c’est à partir de l’Ancien Testament que les auteurs du Nouveau Testament ont exprimé leur foi dans le Christ, à partir de son vocabulaire, de ses personnages, de ses thèmes, images et histoires. Pour eux, la foi chrétienne ne s’oppose pas à la foi qui a prévalu à l’écriture des textes vétérotestamentaires, mais elle l’exprime et l’exhausse, lui confère un surcroît de sens, tout bonnement chrétien. Voilà la véritable préfiguration qui doit présider à la lecture chrétienne de la Bible. La connaissance de l’Ancien Testament est la condition d’une meilleure compréhension du Nouveau Testament. Les deux ne s’opposent pas ; ils sont solidaires.
La doctrine de l’articulation
À la doctrine de la substitution — dont les effets délétères ne sont toujours pas révolus, conduisant in fine à un rabougrissement de la foi chrétienne — il faut donc substituer la doctrine de l’articulation des deux Testaments, qui trouve dans la reliure de nos Bibles sa plus belle illustration, en ce qu’elle les unit inséparablement.
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