Lors de son premier discours au collège cardinalice, le 10 mai dernier, notre nouveau pontife prit soin de justifier le choix de son nom, faisant écho au pape Léon XIII qui posa avec l’encyclique Rerum novarum la pierre angulaire de la doctrine sociale de l’Église. Si l’incessante nouveauté de la question sociale provoque en retour un sursaut évangélique, Léon XIV actualisa cette nouveauté, durant ce même discours, en évoquant les défis posés par l’intelligence artificielle (IA)… mais croyait-il si bien dire lorsque l’IA n’ambitionne pas moins d’être son assistant pontifical et pastoral ?
En effet, chacun a pu constater la profusion sur le Net, dans la foulée quasi-immédiate de l’élection papale, de messages, d’exhortations factices dont Léon XIV serait l’auteur ; ou encore la publication foisonnante d’ouvrages brefs présentant la pensée de Léon XIV, décryptant et prolongeant ses premiers discours, s’évertuant à étayer la continuité doctrinale et pastorale avec ses prédécesseurs. Y aurait-il assistance de l’IA dans cette profusion médiatique ? Si oui, peut-on en examiner les biais potentiels ? Cette agitation pastorale risque-t-elle de se heurter au phénomène dit de "consanguinité", d’ores et déjà constatée dans la plupart des activités humaines empreintes d’IA ?
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Au préalable, rappelons la visée initiale de l’IA : comprendre comment fonctionne la cognition humaine afin de la reproduire, soit mettre en œuvre des mécanismes imitant le raisonnement humain. Amorcée il y a déjà plus d’un demi-siècle, l’IA se présente aujourd’hui comme une réplication recombinante, statistique et probabiliste… de ce qui a été déjà saisi par l’intelligence humaine. Si nous sommes donc bien dans l’artifice, le mot "intelligence" n’est que peu questionné dans l’expression oxymorique "intelligence artificielle". Il apparaît pourtant une singularité humaine de l’intelligence, entendue ici comme faculté, et dont l’étymologie — inter legere — renvoie à saisir, cueillir, choisir entre, distinguer par l’esprit, mais aussi à rassembler et relier. S’exprime ici un geste initial, évènementiel et singulier, qui laisse ensuite la possibilité de son objectivation inévitablement réductrice et de sa réplication tout aussi imparfaite. Que subsiste-t-il alors de proprement intelligent dans l’IA ? C’est précisément parce que l’IA est dénuée d’intelligence que son utilisation génère de nombreux biais.
Les biais de l’IA
L’IA se nourrit également d’informations, ou encore de données, énormément de données, dénommées big data. L’IA en est insatiable, à la mesure même de son artificialité, et donc de son ambition à pouvoir reproduire — en vain — le geste même de l’intelligence humaine. En effet, toute donnée (physique, humaine, sociale…) constitue une réduction de la réalité qu’elle est censée décrire, du fait par exemple de son caractère approximatif, alors que l’intelligence humaine est capable de saisir directement le réel par les cinq sens dont nous sommes dotés. La plupart des données incluent en outre une empreinte théorique : le taux d’inflation intègre une composition a priori du panier de la ménagère ; le poids d’un litre d’eau suppose un certain modèle physique gravitationnel. Bref, il apparaît une différence de signification fondamentale entre la donnée qui recèle toujours un aspect approximatif et construit, et le donné qui est en premier lieu un donné naturel : le cosmos, la nature, les êtres qui y résident... Cet autre biais opératoire n’est certes pas propre à l’IA, mais lui confère une autonomie factice et erratique.
Les effets de la consanguinité digitale
Voilà quelques mois déjà, l’Institut Epoch estimait qu’en 2032 l’intégralité des textes produits par l’humanité serait ingurgitée par les modèles de l’IA. Poursuivant la métaphore génétique, il en découle que l’incessant réagencement statistique et probabiliste des données génère de facto de la consanguinité digitale aux expressions diverses : textes insensés, erronés, mensongers, images jaunies… bref, autant de malformations proportionnées, tant à la vitesse d’exécution algorithmique qu’à la véracité informationnelle de données continuellement réingurgitées.
Qui dit consanguinité, dit encore épuisement de la biodiversité ; soit un manque de données nouvelles, qui fait que l’IA en vient à tourner à vide, mettant alors en péril la machine à cash publicitaire des réseaux sociaux et moteurs de recherche. La consanguinité digitale renvoie enfin à la distinction précédente entre la donnée construite et le donné naturel : celui-ci est source de biodiversité, source de nouveautés, d’autant plus inépuisable que ce donné se prête sans cesse à de nouvelles appréhensions humaines singulières… autrement dit, au propre de l’intelligence humaine !
"Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur…"
Peut-on espérer que la consanguinité digitale soit plus facilement détectable — voire risible — lorsqu’elle affecte la prose pastorale ? encore que celle-ci puisse être contagieuse et franchir la barrière des espèces, entre troupeaux et pasteurs ! Plus sérieusement, distinguer à nouveau dans le cas présent la donnée et le donné, renvoie ni plus ni moins au mystère et à l’économie du Salut. En effet, le donné naturel se voit doublé alors d’un autre donné, le donné révélé, celui inscrit dans la Création et surtout dans la Révélation biblique, la Parole de Dieu. Saisir alors ce donné révélé, c’est tout autant se laisser saisir. Il s’agit alors d’une saisie contemplative où l’acte de l’intelligence humaine se fait intelligence de la foi, c’est-à-dire théologie qui ouvre à l’inépuisable nouveauté du Verbe de Dieu. Aussi, dans ce moment de la vie de l’Église où la question de la vigilance doctrinale apparaît névralgique, quel horrible plagiat lorsque cette saisie contemplative se voit substituée par de l’abêtissante recombinaison statistique et probabiliste ! "L’essentiel n’est pas ce que nous disons, disait sainte Teresa de Calcutta, mais ce que Dieu nous dit et dit à travers nous. Toutes nos paroles seront vaines tant qu’elles ne viendront pas du plus intime, les paroles qui ne transmettent pas la lumière du Christ accroissent les ténèbres" (La Joie du Don, 1979). Faisons dès lors nôtre cette promesse divine : "Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur : ils vous conduiront avec savoir et intelligence" (Jr 3, 15).

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