"Hic Christus adoratur et pascitur", "Ici le Christ est adoré et nourri." Lorsque Delphine franchit pour la première fois le seuil de l’Hospice du Grand-Saint-Bernard, en Suisse, perché à 2.474 mètres d’altitude, elle a comme une impression de déjà vu : celle d'être à la maison. Pourtant, rien ne la prédestinait à se retrouver, raquettes aux pieds, sur cette frontière entre Suisse et Italie, là où les chanoines de Saint-Bernard accueillent depuis près de mille ans pèlerins et voyageurs. La jeune femme y est restée trois mois en été, après s'y être aventurée une première fois en mars 2025.
"Je suis arrivée à Paris en 2011 pour Sciences Po. Comme beaucoup, je voulais me réaliser là-bas", raconte à Aleteia la jeune femme de 32 ans. Concours prestigieux, engagement au ministère des Armées, carrière toute tracée : tout semblait correspondre au "moule formé pour l’élite", comme elle le qualifie elle-même. Mais cette réussite en construction s'effondre comme un château de cartes. L’épuisement guette. En 2024, après une expérience éprouvante sur le chemin de Saint-Jacques et des mois de fatigue accumulée, Delphine sent un appel étrange résonner en elle : celui de la montagne. Passionnée de ski de fond, elle se promet de repartir quelques temps dans un des somptueux massifs qu'abrite la France pour se "reconnecter à la nature". C’est en cherchant un poste saisonnier qu’elle tombe sur une annonce singulière publiée par l'Hospice du Grand-Saint-Bernard en Suisse.
De Paris aux sommets
L’Hospice du Grand-Saint-Bernard est l’un des plus anciens lieux d’accueil d’Europe. Fondé vers 1050 par saint Bernard de Menthon, il avait pour but premier de protéger les voyageurs qui franchissaient le col, souvent au péril de leur vie. À près de 2.500 mètres d’altitude, cette voie de passage entre la Suisse et l’Italie était réputée dangereuse : avalanches, froid extrême, brigands. Les chanoines ont choisi d’y établir une maison d’accueil et de prière, où chaque pèlerin ou marchand pouvait trouver un repas chaud, un abri et une protection. Au fil des siècles, l’Hospice est devenu une halte incontournable pour les pèlerins en route vers Rome, mais aussi un poste de secours pour tous les voyageurs. Les chanoines s’y dévouaient jour et nuit, secondés par les célèbres chiens Saint-Bernard, dressés pour retrouver les égarés dans la neige.

Aujourd’hui encore, l’Hospice poursuit cette mission d’hospitalité. Les chanoines et les laïcs qui les accompagnent accueillent pèlerins, randonneurs et touristes. "La maison n’a pas changé d’âme : c’est toujours un lieu de fraternité et de prière", explique Delphine. Ici, chacun est reçu comme un frère, qu’il vienne chercher un toit, une écoute, ou simplement un peu de silence. L’Hospice vit au rythme des saisons : isolé par la neige en hiver, il s’ouvre de nouveau en été avec l’arrivée des marcheurs et des familles.
"Cette mission associée à la foi, c’était exactement ce qu’il me fallait", se souvient Delphine. Deux jours plus tard, elle postule. Et quitte Paris, après avoir renoncé à un poste de collaboratrice parlementaire en Savoie. "J'ai discerné entre la voie de la raison et la voie de l'appel, résume Delphine, finalement, c'est l'Hospice qui s'est imposé naturellement à moi car il me proposait d'aligner ma vie au message de Jésus en accueillant l'autre comme un frère. J'avais soif de ça".

Une vie rythmée par la montagne
Là-haut, tout change. La neige, l’air raréfié, la route coupée en hiver. "Ce n’est pas l’homme qui impose son rythme, mais la montagne qui l’impose à l’homme", confie-t-elle. Ses journées se partagent entre l’accueil des pèlerins, le service des repas, l’entretien, ou encore les observations météorologiques pour protéger les marcheurs. Elle découvre une fraternité simple : "La montagne apporte la solidarité de fait. On ne peut rien seul. En ville, chacun vit dans son monde, ici on apprend à dépendre les uns des autres."

Si Delphine a choisi cette mission, c’est aussi parce qu’elle pressentait une œuvre de Dieu dans cette montagne. "Jésus a entendu Dieu sur la montagne. Moi aussi, j’ai entendu cet appel : vivre selon la règle d’hospitalité, accueillir l’autre comme un frère." Alors que sa mission a pris fin à la fin de l'été, cette expérience l'a ancrée dans sa volonté de travailler en altitude : "Si l’Hospice n’était pas ma maison, je sais que la montagne l’est." Redescendue sans certitude professionnelle, elle avance désormais "en confiance". Car ce que la montagne lui a appris — humilité face aux éléments, adaptation, solidarité — la suivra longtemps. "On ne maîtrise pas la création. La nature a été créée avant nous et survivra après nous. Notre responsabilité est d’y habiter avec respect." Delphine ne sait pas encore où la mèneront ses pas. Mais elle sait que sa vie, désormais, ne se conçoit plus loin des sommets.









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