Aller au contenu principal

Une rentrée politique entre alternance et pourrissement 

5 min de lecture
Xavier-Patier.jpg

Crédit : Aleteia

Le mal français n’est pas l’extrémisme, mais la division, estime l’écrivain Xavier Patier. Voter ne changera rien si l’on ne retrouve pas l’art politique de rendre possible ce qui est nécessaire.

Partager sur :

Comment ne pas ressentir qu’il y a quelque chose de pourri non pas au royaume de Danemark, mais dans la République de France ? Le fait que cela ne soit pas nouveau, l’impression qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil depuis la seule véritable alternance que nous ayons connue sous cette République, qui est l’alternance de 1981, la certitude qu’il y a en réalité quelque chose de pourri dans toute politique, voilà qui n’est pas de nature à nous consoler. Something is rotten, "quelque chose est pourri" : Shakespeare ne met pas la sentence dans la bouche d’Hamlet ou de Polonius mais dans celle de Marcellus, simple officier de la garde. Le constat de pourriture est une considération de bon sens, un cri du cœur, non pas le résultat d’une spéculation politique élaborée par un penseur. La pourriture relève de l’évidence. 

L’impossible bonheur politique

La politique, c’est l’art d’apprendre à vivre avec cette pourriture. C’est l’art d’essayer d’en extraire du bon. "La politique est l’art du possible", avait clamé Gambetta pour faire comprendre qu’il ne fallait pas attendre de lui des miracles. Il n’en fit pas. Il annonçait sans le savoir ce que serait la Troisième République : un régime de prétention impuissante éclairé de loin en loin par de rares moments de génie, mais voué à s’achever dans un désastre plus violent que celui qui l’avait fait naître. Jacques Chirac a cru bon, un jour, de corriger Gambetta, s’inspirant de Richelieu : "La politique n’est pas l’art du possible, dit-il, mais l’art de rendre possible ce qui est nécessaire." Cette phrase lui plaisait. Il la répéta souvent. Mais Chirac savait que la seule chose qui nous est vraiment nécessaire est précisément celle que la politique ne pourra jamais nous offrir : le bonheur. La joie, oui, parfois, et la fierté. Mais le bonheur politique n’existe pas. Il ne brille que dans le souvenir de ceux qui l’ont perdu. 

Une tendance à l’émiettement

Il y a peu, j’en parlais avec un intellectuel étranger, fin connaisseur de notre politique intérieure, ce qui n’était pas pour le rendre fier. Il disséquait les détails de nos infirmités. Il estimait que le drame qui se joue en France se résume à la lutte entre un système qui se bat pour sa survie et le camp de ceux qui veulent reverser la table. Il pensait qu’une fois la table renversée, le repas pourrait continuer, comme on le voit au Danemark précisément. Il en venait à conclure que la solution à la pourriture qui mine la France serait une alternance dont il ne fallait pas dramatiser les conséquences. Il appelait cela : vider l’abcès. 

Je crains que ce ne soit trop simple. La vérité est qu’il n’y a pas deux blocs qui s’opposent en France, et qu’un jour l’un aura raison de l’autre. Le croire est méconnaître la tendance à l’émiettement qui est depuis toujours la caractéristique de la politique française. Il n’y a pas deux camps dans notre République, il y en a mille. 

Le mal français

Il peut exister des moments d’unanimité : ils ne durent jamais. Jusqu’en 1965, De Gaulle n’avait jamais obtenu moins de 62% des voix dans les consultations nationales : il fut mis en ballotage et quatre ans plus tard, il n’avait plus de majorité du tout. Giscard d’Estaing aussi rêvait de rassembler "deux Français sur trois". Il en a fait le titre d’un livre. Mais ce président beaucoup plus intelligent que le Marcellus de Shakespeare a été congédié avant de l’avoir publié. 

Le mal français n’est pas l’extrémisme, mais la division. Le scrutin majoritaire est de nature à limiter les effets de ce démon de l’émiettement. Hélas, tout le monde ou presque réclame en ce moment le retour au scrutin proportionnel. Terrible erreur d’appréciation ! Nous avons besoin de clarté. Voter est toujours utile, rendre la parole au peuple est la meilleure manière de sortir d’une crise. Mais il faut regarder la réalité en face. Ceux qui exhortent le président de la République à dissoudre au plus vite l’Assemblée nationale doivent anticiper le fait que le résultat de cette nouvelle élection sera sans doute une configuration modifiée des rapports de force, mais probablement pas l’émergence d’une majorité absolue. Les temps ne s’y prêtent pas. Une nouvelle élection prolongerait notre paralysie et pourrait nous faire franchir une nouvelle étape dans la décomposition.

Rendre possible le nécessaire

Les Français sont un vieux peuple. Ils n’ont pas envie de donner une majorité absolue à ceux qu’ils voient comme des extrêmes. Ils ont besoin d’exprimer leur colère mais ils veulent laisser le couvert sur la table. Avant de voter pour le plaisir de compter les morts, il faut d’urgence travailler à bâtir une majorité autour de ceux qui pratiquent l’art de rendre possible ce qui est nécessaire. Notre ministre de l’Intérieur est le chef de file naturel de cette école de droiture, de réalisme et de détermination. Aidons-le !