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N’y a-t-il plus qu’à désespérer de la démocratie ?

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Palais de L'Élysée.

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Jean Duchesne - publié le 16/09/25
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Dans un contexte de crise, la démocratie montre les limites d’un système politique très imparfait, analyse l’essayiste Jean Duchesne. Pour autant, explique-t-il, ce système offre la liberté de conscience et d’expression qui préserve de l’ordre totalitaire.

À une heure où, s’il faut en croire ce qui se raconte et se répète, tout va de mal en pis dans cette démocratie sans que quiconque ose y objecter en ne se résignant pas à osciller entre le défaitisme et la colère, il est tentant de prendre un peu de recul et d’essayer de déboucher l’horizon. Le défi que personne ne nie est celui de la dette publique. Et le blocage se situe au niveau politique : nous en sommes à un troisième Premier ministre en un an, on se demande comment le nouveau pourrait faire adopter un budget par le Parlement, et certains réclament même une destitution du chef de l’État, sans pour autant offrir une solution susceptible de rassembler une majorité.

L’État perpétuellement impécunieux

Commençons par le déficit. Ce n’est pas une nouveauté. Déjà saint Louis finance ses croisades et ses achats de reliques par des emprunts colossaux. La dette publique est un des éléments déclencheurs de la Révolution française, puisque c’est bien pour trouver de l’argent que Louis XVI convoque les États généraux en 1789, avec les conséquences que l’on sait. L’État avait encore à rembourser 160% de son produit intérieur brut (PIB) en 1945. C’est retombé à un peu moins de 20% en moyenne pendant les "Trente Glorieuses", mais le budget national est en déficit depuis 1975, et la dette atteint aujourd’hui autour de 115% du PIB.

Ce chiffre est bien sûr impressionnant. Mais il faudrait regarder de plus près comment il est calculé et quels sont les créanciers. Il semble que chez nous, ce soit, pour moitié, à domicile des particuliers ayant souscrit à des emprunts nationaux et la Banque de France dans le cadre de la politique monétaire, et à l’étranger des prêteurs de l’Union européenne et du dehors. Et il faut aussi savoir que cette dette publique n’a rien d’exceptionnel. Elle est à peu près du même ordre au Royaume-Uni. Elle est supérieure aux États-Unis, en Espagne, en Italie, en Belgique, au Portugal, en Grèce… Elle atteint 175% à Singapour (du fait d’investissements à l’étranger) et 260% du PIB au Japon (où cependant les créditeurs sont pour l’essentiel des citoyens).

Les gouvernants boucs émissaires

Les causes de ces endettements sont multiples : mutations technologiques, conjoncture économique, événements comme la crise financière de 2008 ou la pandémie du covid en 2020. Mais si le montant des dépenses de l’État dépasse régulièrement celui des recettes et si, au fil des déficits annuels, la dette enfle et les remboursements ponctionnent une part de plus en plus lourde des recettes (fiscales à plus de 90%) de l’État, c’est parce que les gouvernements successifs ne lésinent pas pour contenir les mécontentements et ainsi s’acheter sinon la paix sociale, au moins la conservation du pouvoir dans l’immédiat. 

L’exemple le plus frappant est le "quoi qu’il en coûte" du président de la République en mars 2020. Il y avait déjà eu les concessions face au mouvement des Gilets jaune fin 2018. L’État est bien sûr dans son rôle quand il protège la santé, la production de biens et les revenus permettant leur consommation. L’ennui n’est pas qu’en régime démocratique, les oppositions bénéficient de la liberté d’expression, mais que les relais médiatiques répercutent de façon privilégiée, afin de préserver et si possible développer leur audience, les prises de position les plus excessives. Le résultat est que les gouvernants deviennent vite des boucs émissaires, que les polarisations se durcissent et que les divisions se multiplient bien au-delà du bipartisme de la tradition libérale anglo-saxonne, qui prise la conciliation, les compromis et le fair play.

Les internationales de la fragilité démocratique et des régimes autoritaires

Là encore, la France n’est pas un cas à part. Car si, d’après les sondages, le président de la République bat des records d’impopularité et si le nouveau Premier ministre est démoli avant d’avoir rien fait, ses collègues anglais et allemand n’ont pas davantage la cote. Ailleurs en Europe, on voit des coalitions boiteuses et fragiles, des dirigeants atteints par des scandales, des montées des extrêmes (de "droite" et plus seulement de "gauche"). Au Japon, le chef du gouvernement a lui aussi été contraint à démissionner en moins d’un an. Aux États-Unis, l’actuel président semble avoir ses pires ennemis dans son propre pays plutôt qu’à l’extérieur.

Dans ces conditions, il n’est pas si étonnant que les maîtres des principaux régimes autoritaires (Chine, Russie, Inde, Iran, Corée du Nord, Turquie…) se soient réunis fin août à Pékin (chez le plus massif d’entre eux) pour un sommet plus ou moins explicitement "anti-Occidental". Ce qui y était défié n’était pas que la domination technico-commerciale des anciens colonisateurs américano-européens qui, sortis vainqueurs de la Guerre froide en 1990, ont cru que leur universalisme s’imposerait de lui-même dans le monde entier. La cible est aussi la démocratie, avec l’instabilité, la pagaille, la foire d’empoigne qu’elle engendre.

La peur des autocrates

On peut alors se demander si ce que (par exemple) Vladimir Poutine redoute est non pas la menace militaire de l’OTAN, mais l’implantation sur ses frontières du système économico-socio-politico-culturel qui cimente cette organisation (de nature non pas conquérante mais défensive) en instaurant ce que le général de Gaulle a appelé la chienlit : "La contestation permanente ? Pas de ça chez moi, dit en gros le Russe, ni à ma porte, car c’est contagieux, et en tout cas pas dans le berceau (l’Ukraine) de ma nation, tenté de se laisser aspirer dans ce désordre délétère."

Car les réformes "sociétales" dictées par des minorités en manipulant l’opinion justifient l’accusation de décadence portée contre l’Occident par les autocrates en tout genre, bien qu’ils se contentent de nationalisme et de convergences d’intérêts, sans s’aventurer à professer une morale commune (sur laquelle ils auraient sans doute du mal à s’accorder). Reste à savoir si la démocratie est responsable des convulsions navrantes qui rendent impuissants les politiques et agite le spectre de la faillite pour de prestigieux États, si ce n’est pour toute une civilisation.

Entre holismes et individualismes

"La démocratie est le pire de tous les systèmes de gouvernement, si l’on fait exception de tous les autres." La boutade de Churchill est d’autant plus savoureuse qu’elle est lancée par un politicien battu aux élections après une guerre où il a mené son pays à la victoire. Mais ce n’est là qu’une approbation pragmatique du moindre mal : mieux vaut vivre là où la dissidence reste un droit que là où elle est interdite et réprimée. Et puis débats et votes permettent de participer aux choix qui concernent tous et de surmonter pacifiquement divergences et rivalités. Ce n’est cependant pas la panacée, car la majorité du moment n’est ni infaillible ni irréversible, et les procédures peuvent se bloquer et engendrer des catastrophes. Ainsi en Allemagne, les nazis ont profité d’une majorité introuvable au Reichstag pour prendre le pouvoir en 1932-1933.Dans le monde d’aujourd’hui, divisé entre d’une part des sociétés dites "holistes" (du grec holos : tout), où chacun est conditionné par l’entité collective dont il est un élément et est donc soumis à ses dirigeants, et d’autre part des démocraties tiraillées entre des individualismes concurrents et souvent incompatibles, la foi donne une raison positive de préférer le risque de la pagaille et même de le préserver face à l’ordre totalitaire.

C’est que la liberté de conscience et d’expression fait désormais partie des droits reconnus inaliénables de la personne humaine, comme en prend acte le préambule de la déclaration Dignitatis humanae de Vatican II. La Vérité qui rend libre (Jn 8, 32) ne peut être ni imposée par la contrainte, ni reçue passivement. Un consentement personnel (avec refus possible) est requis, un renoncement à l’autosuffisance en même temps qu’un refus d’idolâtrer César (Mt 22, 21), à l’imitation du Christ avec l’aide de son Esprit — donc sans se cacher ni se taire, sans s’étonner ni de n’être pas écouté, ni des cris d’orfraie et rodomontades qui empestent l’air du temps, et sans non plus s’y résigner.

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