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François Jourdel, chirurgien à Gaza : “Chaque blessé raconte une histoire de souffrance”

François Jourdel à l'hôpital de campagne de Deir El Balah.

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Cécile Séveirac - publié le 16/09/25
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Volontaire de longue date avec Médecins Sans Frontières, le chirurgien François Jourdel revient de Gaza où il a passé six semaines à prendre en charge des patients gravement blessés dans des conditions précaires. À travers son témoignage, il raconte la violence de la guerre et les défis médicaux imposés par la dénutrition et les infrastructures détruites.

Chirurgien français engagé de longue date avec Médecins Sans Frontières (MSF), François Jourdel revient d’une mission de six semaines dans la bande de Gaza. Il est volontaire de terrain depuis 1997, ayant travaillé dans des zones de guerre comme l’Angola, le Kosovo, le Timor oriental, Haïti, l’Afghanistan, le Yémen ou la Libye. Déjà envoyé une première fois en novembre 2023 à Gaza, il a travaillé à l’hôpital de campagne installé par MSF à Deir El Balah. L’équipe médicale apportait également son soutien à l’hôpital Nasser, à Khan Younès, l’une des dernières grandes structures encore fonctionnelles dans la bande de Gaza. Son rôle : soulager cette structure saturée en prenant en charge des patients déjà stabilisés, mais non moins détresse, explique à Aleteia le docteur Jourdel.

Aleteia : Vous revenez d’une mission de six semaines à Gaza. Pouvez-vous nous raconter dans quel état d’esprit vous étiez en arrivant et ce que vous y avez trouvé ?
François Jourdel : On ne s’habitue jamais à cette violence : voir des enfants et des civils touchés, savoir que cela va durer et que la perspective est sombre, reste toujours très frappant. L’empathie reste intacte. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est de retrouver des personnes que j’avais rencontrées il y a deux ans lors de ma première venue à Gaza. Lorsqu’on part, elles nous demandent toujours si nous reviendrons, et j’avais promis que oui. Tenir cette promesse crée des liens très forts en très peu de temps, car on partage avec eux le stress et les souffrances de la guerre.

Quels types de blessures avez-vous le plus souvent traités ?
L’objectif de MSF n’était pas de se placer au premier rang des urgences, mais en second. Nous prenions en charge des patients déjà stabilisés, qui avaient reçu un premier geste chirurgical. Notre travail consistait à couvrir les foyers de fracture avec des lambeaux, des greffes de peau, ou à accompagner la cicatrisation par pansements. Nous avions beaucoup de pertes de substance cutanée, des fractures ouvertes, des brûlures. Nous avons procédé à de nombreuses amputations. Les origines des blessures sont variées : balles, effondrements d’immeubles, éclats de pierre et de métal. Les plaies ne sont pas toujours mortelles, mais souvent très mutilantes et très difficiles à cicatriser. Ce qui rend Gaza particulier, c’est le volume de blessés et la proportion de civils touchés. Ailleurs, on soigne souvent davantage de combattants, même s’il y a évidemment toujours des civils. À Gaza, on reçoit surtout des femmes, des enfants, des personnes âgées. S'il y a des combattants, nous ne le savons de toutes façons pas vraiment car ils n'arrivent pas habillés en treillis. Mais le contexte des blessures montre souvent que ce sont des civils, blessés lors de distributions d'aide alimentaire ou autre. Chaque blessé raconte une histoire de souffrance.

Quelles difficultés particulières rencontriez-vous dans la cicatrisation des patients ?
Le défi majeur, c’est la dénutrition. Les patients avaient tous perdu énormément de poids, certains étaient rachitiques. Avec un taux de protéines dans le sang très bas, les chances de cicatrisation sont beaucoup plus faibles. À cela s’ajoutent les infections, liées aux plaies souillées par la poussière ou le manque de moyens. Les plaies finissent par cicatriser, mais laissent de lourdes séquelles : fractures mal consolidées, douleurs, invalidité. Les greffes osseuses nécessiteraient des blocs opératoires équipés, qui n’existent plus sur la bande de Gaza. Beaucoup de ces patients boiteront, souffriront et auront besoin de cannes pendant longtemps.

Mon objectif est de soigner des gens qui en ont besoin, dans des conditions sanitaires extrêmement précaires. J’observe la situation en tant que praticien.

Ressentez-vous parfois du découragement ou un sentiment d’échec sur le terrain ?
Oui, on se pose toujours des questions. On se bat pour couvrir une fracture et on réfléchit constamment à la meilleure décision, notamment pour savoir si l’on doit conserver un membre ou non. Certains patients refusent l’amputation ; nous respectons leur choix, même si ce n’est pas toujours le meilleur pour eux. Il y a aussi un sentiment de frustration : traiter quinze patients par jour rend impossible de passer quatre heures sur chacun. Nous sommes obligés d’aller vite avec des moyens limités et faisons ce que nous pouvons avec ce que nous avons. On se concentre sur la chirurgie plastique, mais on se dit parfois qu’il faudrait tout refaire pour mieux faire, ce qui nécessite beaucoup de temps. Cette sensation d’inachevé est douloureuse pour un médecin.

Quelles seraient, selon vous, les priorités les plus urgentes pour améliorer la prise en charge des patients dans ce contexte — en termes de matériel, d’organisation ou de soutien ?
Les besoins sont abyssaux. Il faudrait des hôpitaux dignes de ce nom, avec des services de réanimation, de l’oxygène, du sang et des blocs opératoires en bon état. Tout est détruit, donc la tâche est colossale. On s’adapte avec ce que l’on a : nous avons créé un hôpital sous tente et j’ai réussi à obtenir un garrot et un bistouri électrique, essentiels pour traiter les plaies qui saignent. C’est basique, mais avant cela, nous n’avions rien.

Après plusieurs semaines passées à Gaza, quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce conflit, en tant que médecin et témoin direct de ses conséquences humanitaires ?
Je me place dans l’esprit de MSF : j’essaie de mettre de côté la géopolitique. Même si j’ai un avis politique personnel, je le garde pour moi et j’en discute peu avec mes collègues palestiniens. Mon objectif est de soigner des gens qui en ont besoin, dans des conditions sanitaires extrêmement précaires. J’observe la situation en tant que praticien. J’ai l’impression que nous allons dans un mur, donc je ne suis pas très optimiste. Mais je m’accroche à la résilience et au courage des Palestiniens qui se battent pour survivre. Gaza est devenu invivable, réduit à presque rien, et il y a beaucoup d’incertitude quand tout est détruit.

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