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Un historien de l’art travaille avec des images. C’est sa matière première, son alphabet. Les images de l’existant, d’abord, qu’il rassemble avec patience pour former un corpus. Mais aussi celles qu’il lui faut aller chercher lui-même, appareil en main, pour capter un détail oublié : un chapiteau rongé par la pluie, une fresque effacée, la courbe d’un portail. Chaque regard est singulier : l’œil de l’historien n’est pas celui du touriste. Pourtant, l’historien a besoin d’images absentes : les édifices disparus, les fresques effacées, qu’il recompose avec les vestiges, les gravures anciennes, les plans conservés. Enfin, il lui faut voyager, car rien ne remplace l’expérience directe d’une œuvre : ses couleurs, sa taille, son échelle, sa présence dans l’espace.
L’historien de l’art devenu photographe
C’est ainsi que Wandrille Potez, comme tant d’autres avant lui, a parcouru l’Europe, visitant châteaux et églises, accumulant des photographies pour nourrir son travail. Or cette quête de l’image, qui d’abord n’était qu’un instrument de documentation, l’a transformé. Photographier est devenu une manière de résister au temps, de garder trace des paysages et des monuments menacés de disparaître, pour que, si le progrès les emporte, subsiste au moins le témoignage de ce qu’ils furent.
Son exposition au Collège des Bernardins, Des Aigles et des Anges, vers une vallée sacrée d’Albanie, en est l’illustration. Douze photographies, prises entre 2023 et 2025, nous transportent dans la vallée du Drino, au sud de l’Albanie, au cœur de l’ancien royaume d’Ali Pacha. On l’appelle parfois le petit Mont Athos : une constellation de monastères orthodoxes haut perchés, souvent en ruine, couverts de fresques fragiles, épargnés jusqu’ici par l’oubli plus que par la protection.
Des monastères à l’abandon
Ces monastères, bâtis pour la plupart entre les XVIᵉ et XVIIIᵉ siècles, témoignent d’un christianisme longtemps resté latent, discret, abrité dans les replis de la montagne. En 1967, le régime d’Enver Hoxha interdit toute pratique religieuse. Pourtant, paradoxe frappant, certaines de ces églises furent simultanément classées monuments historiques. Le régime les fermait, mais il les protégeait aussi, au moins en théorie, dans le cadre de l’administration patrimoniale. C’est en réalité l’effondrement du système communiste, et avec lui de toute structure de conservation, qui a entraîné l’abandon. Les pillages ont eu lieu dès les années 1990, mais assez miraculeusement, beaucoup de fresques ont été épargnées et demeurent encore en place, dans des états variables mais souvent saisissants. Aujourd’hui, un autre danger guette : par crainte de nouveaux vols, les églises sont maintenues fermées. Or une église fermée, c’est une église désertée, et le désir de préserver devient parfois l’alibi d’un nouvel abandon.
L’objectif de Wandrille Potez les révèle dans leur double condition : vestiges fragiles, mais aussi lieux vivants. Ici une lampe à huile veille encore ; là une nappe repassée attend le repas liturgique. À Ravena, les fresques du transept conservent une intensité miraculeuse ; à Spilea, l’iconostase du XVIIe siècle se dresse encore malgré les ruines qui l’entourent ; à Dhuvjan, des graffitis racontent moins la volonté de détruire qu’une manière maladroite de témoigner que le lieu comptait encore. Et partout, la nature reprend ses droits : les chauves-souris pendent aux voûtes, les serpents se chauffent dans les fissures, les rapaces planent au-dessus des coupoles écroulées. Les églises sont devenues des refuges, pour les hommes comme pour les bêtes.
Le premier pays athée du monde
Pour comprendre la force de ces images, il faut rappeler l’histoire récente de l’Albanie, que beaucoup en Europe connaissent mal. Ce petit pays des Balkans, coincé entre la Grèce, la Macédoine du Nord, le Kosovo et le Monténégro, a traversé au XXe siècle une succession de ruptures et de fractures. Après la Seconde Guerre mondiale, Enver Hoxha impose un régime totalitaire, d’une rigidité stalinienne. Athée militant, il proclame l’Albanie "premier État athée du monde". Les églises et mosquées sont détruites ou transformées en dépôts, en salles de sport, en centres culturels. Le pays se coupe de tous ses voisins : rupture avec la Yougoslavie de Tito, puis avec l’URSS de Khrouchtchev, puis avec la Chine de Mao. L’isolement est complet, et dure jusqu’à la mort de Hoxha en 1985.
En 1991, avec l’effondrement du bloc communiste, l’Albanie bascule brutalement dans l’économie de marché. Mais sans institutions solides : corruption, pauvreté, instabilité. En 1997, un scandale financier lié à des pyramides de Ponzi met le pays à feu et à sang. Beaucoup d’Albanais émigrent en Italie ou en Grèce. Les campagnes se vident, les villages se dépeuplent, et avec eux disparaissent les communautés qui entretenaient les monastères. Aujourd’hui, l’Albanie est candidate à l’Union européenne. Ses paysages montagneux et côtiers sont magnifiques, mais menacés par le tourisme de masse. Son patrimoine religieux reste fragile : faute d’entretien, il se dégrade ; faute de fidèles, il s’éteint. Sa survie dépend largement de programmes internationaux de sauvegarde (Unesco, ONG, fondations).
La mémoire d’une présence chrétienne
En attirant notre regard sur ces paysages, Wandrille Potez ne se contente pas de documenter : il milite. À son initiative, les monastères de la vallée du Drino viennent d’être inscrits sur la Watch List 2025 du World Monuments Fund, afin de mobiliser des fonds pour leur restauration. Le classement à l’Unesco de la ville voisine de Gjirokastër, en 2005, n’avait pas suffi à faire découvrir ces trésors oubliés. Aujourd’hui, l’Albanie attire un tourisme croissant, trop souvent capté par son littoral bétonné. L’enjeu est de détourner une partie de ce flux vers les vallées intérieures, vers ces sanctuaires qui ne demandent qu’à redevenir des lieux de prière et de culture. Laurent Landete, directeur du Collège des Bernardins, souligne avec justesse la portée de cette démarche :
« L’exposition de Wandrille Potez trouve au Collège des Bernardins un écrin naturel. Ce lieu, voué à la recherche théologique autant qu’à la création artistique, conjugue l’art et la pensée comme deux voies pour dire le monde avec justesse. Ces douze photographies de monastères albanais, mémoire fragile d’une présence chrétienne et témoin d’un dialogue séculaire, illustrent ce que nous cherchons à encourager : non seulement la beauté, mais une beauté qui émerveille et qui parle. Jean-Paul II appelait, à l’aube de ce siècle, à une “nouvelle épiphanie de la beauté”. Par son regard, Wandrille Potez y répond. Ses images disent l’hospitalité, la coexistence, le dialogue. Elles rejoignent la vocation profonde du Collège : offrir un lieu où la mémoire, la foi et l’art continuent d’inventer des chemins de rencontre. »
Des actes de sauvegarde
Il y a, dans cette exposition, une leçon qui dépasse le cas albanais. Elle nous rappelle que l’Europe est tissée de paysages et d’églises qui ne survivent que par la vigilance des hommes. L’histoire récente de l’Albanie, marquée par l’athéisme d’État et par l’exode rural, n’est qu’une version extrême de ce que connaissent d’autres régions : la fragilité des communautés locales, l’oubli du patrimoine, la tentation de laisser mourir ce qui semble désuet. Les photographies de Wandrille Potez, exposées aux Bernardins, ne sont pas des souvenirs de voyage : elles sont des actes de sauvegarde. Elles fixent ce qui risque de disparaître, elles attestent que la beauté a existé ici et qu’elle peut renaître si on la protège. À travers elles, c’est toute une vallée qui nous regarde, avec ses fresques effacées, ses icônes effritées, ses pierres fendues — mais aussi avec ses sources intactes, ses fidèles obstinés, ses paysages bibliques. En quittant l’exposition, on emporte le sentiment d’avoir croisé quelque chose de rare : non pas seulement des images, mais la trace d’un combat silencieux pour la mémoire d’un peuple et la survie d’un patrimoine européen.
Pratique
Wandrille Potez, Des aigles et des anges. Vers une vallée sacrée d'Albanie, exposition du 9 au 23 septembre 2025, du lundi au vendredi de 10h à 18h, Nef du Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, Paris Ve.












