Vous vous rendez compte ! Sébastien Lecornu a songé à devenir moine quand il avait 16 ans. Il paraît même qu'il se retire chaque année dans une abbaye pour se ressourcer loin du battage politique. Cette confidence de notre nouveau Premier ministre, plutôt avare en confessions personnelles, avait été obtenue il y a quelques mois déjà par une journaliste de télévision. Cette confession tourne maintenant en boucle, relayée avec une ferveur surprenante par certains milieux catholiques curieusement focalisés sur l'appartenance religieuse de nos responsables politiques. Comme si cette référence était un préalable de crédibilité et un présage de réussite. Mais n'est-ce pas aller un peu vite en besogne ?
Sans tambour ni trompette
Être catholique, pour une femme ou un homme politique, peut impliquer de l'exigence pour soi-même et servir d'inspiration à son action, mais ce n'est nullement un rempart contre l'erreur, l'improbité, voire même l'imposture. Nous n'aurons pas ici la cruauté de dresser la liste des personnalités politiques s'étant prévalues de cette identité, en France ou ailleurs, et qui se sont méchamment compromis dans la corruption ou dans l’exercice néfaste de leur pouvoir.
La confidence personnelle du chef du gouvernement est nonobstant intéressante à relever. Elle révèle chez lui un caractère singulier et une capacité probable d'intériorité et de dépassement qui ne le sont pas moins. Ce presque quadragénaire hôte de Matignon, propulsé sur le devant de la scène à un moment paroxystique de la crise politique dans laquelle s'enferre notre pays depuis l'absence de majorité parlementaire en 2022, ne nous renvoie pas l'image désolante du politicien agité, abonné aux plateaux bavasseurs des chaînes d'information non-stop, et addict de ses écrans où il épanche sans retenue ses états d'âme et ses répulsions sous forme d'invectives. La première des ruptures annoncées par Sébastien Lecornu, c'est sa pratique de la politique. Sans tambour ni trompette. Mais, en son âme et conscience, en restant au contact des réalités complexes et têtues et à l'écoute des gens, de leurs impatiences et de leurs contradictions. Son expérience d'élu local dans l'Eure l'a préparé à ce service de l'écoute. Sa solide expérience gouvernementale l'a formé au devoir d'agir avec doigté et autorité dans un contexte, qui plus est, délétère et miné.
La pratique du compromis
Mais la force d'âme — qu'on peut presque palper en lisant son excellent livre Vers la guerre ? La France face au réarmement du monde (Plon, 2024) — fût-elle celle d'un homme expérimenté et rompu à la concertation et à la décision, ne peut suffire dans la situation confuse où se trouve le pays. Celle-ci s'est aggravée après le vote émietté des Français, à qui on avait rendu la parole fin juin 2024, pour qu'ils clarifient par la voie démocratique d'élections législatives anticipées, le paysage politique, en regard des enjeux actuels nationaux et internationaux. Si le nouveau Premier ministre se retrouvait, comme ses deux prédécesseurs, enfermé malgré lui par l'inconstance, la tartufferie, voire l'irresponsabilité des chefs de partis, dans un rapport de forces du type "seul contre tous", alors nous irions, irrémédiablement au casse-pipe ! Cette catastrophe nationale serait alors le résultat d'une culpabilité collective largement partagée, et non de la faute d'un seul, contrairement à ce qu'il est courant d'entendre dans notre société devenue une adepte forcenée de la théorie du bouc émissaire énoncée par René Girard.
Aussi, toute la question est de savoir si on laissera à Sébastien Lecornu le temps de donner toute sa mesure. La réponse appartient aux partis qui composent l'Assemblée nationale et qui ont montré, jusqu'à ce jour, leur impuissance à surmonter leurs rivalités et leurs stratégies partisanes pour s'engager dans une démarche positive, c'est-à-dire responsable, constructive et au service des Français. C'est leur immense obligation de grandir vite, maintenant, dans la pratique du compromis sans lequel aucun budget ne pourra sortir, sans lequel aucun vivre-ensemble n'est possible, sans lequel rien ne pourra enrayer la politique du pire qu'ils suivent inexorablement depuis un an, en espérant, sans le dire, recueillir les fruits de l'instabilité pour leur propre avantage au détriment de celui du pays. Et, bien entendu, au profit des forces populistes de droite et de gauche qui attendent en piaffant leur heure ; une heure qui se rapproche à grandes enjambées. Leur triomphe entraînerait des changements de paradigmes et d'alliances favorisant un déclassement et un effacement pour longtemps de la France sur la scène mondiale ; une communauté internationale sur laquelle pèse une redoutable épée de Damoclès prête à tomber : la guerre.
Foin de tout angélisme !
L'écrivain Emmanuel Godo exhorte ses compatriotes à relire nos grands auteurs classiques pour respirer l'air des cimes, où, il est vrai, on se bouscule peu en ce moment fébrile (Avec les grands livres. Actualité des classiques, L'Observatoire). Parmi eux, il cite Blaise Pascal : "Qui veut faire l'ange fait la bête" prévient-il dans ses Pensées. Sagace avertissement ! L'angélisme exprime un désir de pureté et de perfection, mais en s'exprimant par un refus obstiné du réel. Comment nier les ravages produits par cette idéologie sous nos yeux, pour peu qu'on les garde grand ouverts et sans œillères ! Ce danger a été pointé par Sébastien Lecornu dès ses premiers mots prononcés sur le parvis de Matignon : "Le décalage entre la vie politique du pays et la vie réelle devient préoccupant." Foin donc de tout angélisme !
S'il fallait s'en convaincre, j'encourage à relire un autre classique et de surcroît, un grand catholique, Charles de Gaulle. Dans Le Fil de l'épée, il écrivait, et ce bien avant de faire lui-même l'Histoire : "La perfection évangélique ne conduit pas à l'Empire. L'homme d'action ne se conçoit guère sans une forte dose d'égoïsme, d'orgueil, de dureté, de ruse" (Au fil de l'épée, 1932). C'est là l'aveu réaliste, lucide et exigeant d'un de nos plus éminents chefs politiques qui fut conduit à gérer, dans des circonstances exceptionnellement graves, les paradoxes et les accidents qui ont jalonné sa route. Il les a assumés en connaissance de lui-même et des réalités antagonistes composant son environnement humain. De Gaulle était un lecteur assidu de Pascal, mais aussi un pèlerin impénitent du silence, de la solitude, de la méditation durant lesquels se forgeaient sa vision et ses résolutions. Un moine-chevalier ! Le pape François, lui aussi, avait une personnalité combinant profondeur spirituelle et sens politique. En accédant au Trône de saint Pierre, il avait prévenu : "Je suis un peu rusé." Son exercice du pouvoir à la tête de l'Église le démontra avec des fortunes diverses.
Pas d’assurance tous risques
Un catholique aux responsabilités n'est pas une assurance tous risques contre l'erreur et l'abus. Croire cela est pur angélisme. Pure négation de la réalité humaine et de l'évidence du péché. Même saint Louis avait une conscience aiguë de la duplicité de sa personnalité et de la vanité de son pouvoir temporel. S'il y avait donc quelque chose à espérer aujourd'hui de la fibre monastique de notre Premier ministre, ce serait qu'elle le garde de tout angélisme et qu'il sache en protéger notre pays déjà gravement atteint, rongé, parasité par un déni tragique du monde réel dans lequel nous vivons.










