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[HOMÉLIE] La Croix glorieuse, une parole à écouter

PASSION-CHRIST-VINAIGRE

Détail du tableau "J'ai soif", de James Tissot.

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Jean-Thomas de Beauregard - publié le 13/09/25
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Dominicain du couvent de Bordeaux, le frère Jean-Thomas de Beauregard commente les lectures du dimanche de la Croix glorieuse. La croix du Christ ne se contemple pas seulement, elle s’écoute : les yeux voient l’humanité du Christ anéantie, et les oreilles entendent le Verbe de Dieu accomplir l’œuvre souveraine de la miséricorde.

Le 12 septembre 1901, sainte Élisabeth de la Trinité écrit à sa sœur : "Prends ton Crucifix, regarde, écoute." Au spectacle du crucifié, le risque serait de regarder seulement, sans écouter, ou d’entendre sans voir. Parce que la Passion du Christ est le drame où se joue notre salut, nous ne pouvons nous permettre d’être aveugles ou sourds au moindre détail. 

La foi vient de l’écoute

Au Calvaire, les yeux voient l’horreur du supplice de la Croix : "Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix" (Ph 2, 7-8). Mais les oreilles perçoivent l’écho encore ténu de la gloire : "C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le nom qui est au-dessus de tout nom" (Ph 2, 9). Tous nos sens en éveil, il faut tenir les deux : la Croix et la Gloire. Sans doute en raison de la relation intime qui les lie, il en va du témoin du Calvaire comme du baptisé devant le mystère de l’Eucharistie, où les yeux ne voient que du pain et du vin, tandis que les oreilles entendent "ceci est mon corps, ceci est mon sang". Devant l’autel de la Croix comme devant l’autel eucharistique, la foi vient de l’écoute (fides ex auditu). En réalité, c’est tout l’organisme des sacrements de l’Église qui procède de cette logique : l’humilité du signe visible est parée de la gloire du ciel en vertu de la parole qui l’accompagne.

Les yeux voient l’humanité du Christ humiliée, torturée, épuisée, et finalement anéantie, et les oreilles entendent le Verbe de Dieu accomplir l’œuvre la plus souveraine qu’est la miséricorde : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font" (Lc 23, 34). Celui qui ne verrait pas l’humanité du Christ blessée à mort ne comprendrait pas le réalisme de l’Incarnation et jusqu’à quel abaissement l’amour veut se livrer. Celui qui n’entendrait pas la parole du Verbe incarné ne comprendrait pas combien cet amour et cette souffrance, l’un et l’autre inextricablement liés, sauvent le monde et le font entrer dans une gloire qui est celle de Dieu lui-même. Sans la Croix, comment Jésus nous rejoindrait-il dans nos souffrances ? Et sans la gloire, comment nous en libèrerait-il ?

Quarante jours après la fête de la Transfiguration

La liturgie de l’Église ne s’y trompe pas en situant la fête de la Croix glorieuse quarante jours après la fête de la Transfiguration. Sur la montagne du Golgotha, le bon et le mauvais larron ont pris la place de Moïse et d’Élie, intégrant toute l’humanité sainte et pécheresse dans le dessein rédempteur du Christ, mais c’est encore d’une transfiguration qu’il s’agit avec la Croix glorieuse. Avec une différence toutefois : au mont Thabor, la gloire était éclatante ; au Golgotha, la foi seule perçoit la gloire.

Attention à ne pas décoller trop vite de la Croix vers la gloire ! Dans La Femme pauvre, Léon Bloy fulminait contre la Transfiguration de Raphaël qui "n’a pas compris qu’il était absolument indispensable que les Pieds de Jésus touchassent le sol pour que sa transfiguration fut terrestre". On pourrait en dire autant de bien des représentations contemporaines du Crucifié, où la croix est parfois escamotée, soi-disant pour éviter l’écueil d’un dolorisme jansénisant.

Cette croix était une école

Mais attention à ne voir que la Croix sans la gloire ! La typologie vient alors à notre aide. Les Pères de l’Église avaient l’imagination fertile, et ils n’ont pas manqué de voir dans la Croix la figure de quelque gloire divine qu’un déguisement de misère ne suffit pas à cacher au croyant dont la foi pénètre au cœur du mystère. Que faut-il voir dans la Croix ? Mettons-nous à l’école de saint Augustin.

L’évêque d’Hippone écrit : "Cette croix était une école. C’est là que le Maître a instruit le larron. Le bois auquel il était pendu est devenu la chaire de l’enseignant." Où l’on voit qu’Élisabeth de la Trinité et Augustin ont la même intuition : la Croix n’est pas seulement un spectacle à regarder, c’est une parole à écouter, celle que Jésus adresse depuis sa chaire de douleur pour enseigner le larron, et par lui, tous les hommes. C’est là qu’il nous dit jusqu’où va l’amour de Dieu, jusqu’où va sa miséricorde. Une telle parole devait être vécue pour être crue, et c’est pour cela qu’elle devait culminer dans la chaire de la Croix.

Pour s’accrocher dans la tempête

Saint Augustin écrit encore : "Le mystère du déluge, dans lequel les justes ont été sauvés par la croix, figurait l’Église à venir que le Christ, son roi et son Dieu, a tenue, par le sacrement de sa croix, au-dessus de l’inondation de ce siècle." Le bois de l’arche de Noé préfigure le bois de la Croix, l’une et l’autre devenant ce à quoi les hommes peuvent s’accrocher dans la tempête pour échapper au péché et à la mort. Claudel s’en souviendra au début du Soulier de satin, en lui donnant une dimension plus dramatique encore. L’écrivain fait dire à son personnage dont le bateau est en train de couler et qui s’est arrimé au mât du vaisseau en désespoir de cause : "Et c’est vrai que je suis attaché à la croix, mais la croix où je suis n’est plus attachée à rien. Elle flotte sur la mer."

Saint Augustin écrit enfin : "Jésus recommandait la croix qu’il portait sur ses épaules ; il portait le candélabre pour la lampe qui devait brûler et qu’il ne fallait pas mettre sous le boisseau." La croix est le candélabre qui porte la lumière, Jésus le soleil de justice, lampe qui brûle d’amour et illumine les hommes depuis la montagne du Calvaire. Les romains installaient les suppliciés sur une hauteur, aux yeux de tous, pour que leur torture dissuade les spectateurs de commettre d’autres crimes. Mais le Père veut que Jésus soit "élevé de terre" pour qu’il "attire tout à lui" (Jn 12, 32), et que les rayons qui s’échappent de son cœur transpercé illuminent le monde.

Sans rougir de cette croix

La Croix glorieuse est celle du Christ, elle doit devenir celle du chrétien. Signe d’infamie, la croix devient par la foi notre signe de ralliement. C’est pour cela qu’il nous est bon, en nous signant, d’en faire mémoire, mais plus encore d’en témoigner fièrement à la face du monde. C’est encore Augustin qui conclut : "Glorifions-nous, nous aussi, dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ, par qui le monde est crucifié pour nous et nous pour le monde ; sans rougir de cette croix, nous l’avons placée sur notre front, c’est-à-dire au siège même de la honte." En cette fête de la Croix glorieuse, nous chassons, avec le péché et la mort, toute honte, et proclamons fièrement notre appartenance au Christ crucifié et glorifié par le Père dans l’Esprit.

Lectures de la fête de la Croix glorieuse : Nb 21, 4b-9 ; Ph 2, 6-11 ; Jn 3, 13-17

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