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Le catholicisme français s’est donc payé le luxe d’un été polémique autour d’une décision épiscopale. C’est peu de dire que la nomination par l’archevêque de Toulouse Guy de Kérimel, comme chancelier, de l’abbé Dominique Spina, condamné pour viol sur mineur de plus de quinze ans en 2006, ayant purgé sa peine et faisant partie de l’administration diocésaine, est mal passée. D’à peu près partout, toutes options ecclésiales confondues, des protestations se sont manifestées. L’archevêque-évêque de Viviers Hervé Giraud s’est même permis de critiquer publiquement son confrère, avant que la nouvelle présidence de la Conférence des évêques de France n’engage, doucettement, son autorité morale (elle n’en a pas vraiment d’autre) pour obtenir un rétropédalage de l’archevêque. Mais celui-ci n’a reculé que pour enfoncer son clou, en justifiant son choix par une volonté de faire miséricorde, aussi mal accueillie finalement que la nomination. Le problème a finalement été réglé par la démission de Dominique Spina, ce qui a évité à l’archevêque toulousain de perdre totalement la face.
Vers la sanction sans rédemption
L’intérêt de cette histoire ne réside pas seulement dans le fait que se manifeste de plus en plus nettement dans le catholicisme une "opinion publique". En fait, celle-ci existe depuis au moins la cristallisation théologico-spirituelle particulière que fut le jansénisme convulsionnaire dans le premier tiers du XVIIIe siècle, puis la transformation du catholicisme en opinion, entre 1789 et 1848. Mais elle ne disposait pas des outils lui permettant de se manifester au-delà des titres de presse et des structures militantes. Avec les réseaux sociaux, la chose a bien changé, sans que les hiérarques en aient nécessairement pris conscience. En revanche, les fidèles et militants ont parfaitement intégré la possibilité d’user de ces instruments pour mener des campagnes ou dire ce qu’ils pensent, comme ils le font sur nombre d’autres sujets.
Aussi l’intérêt premier est-il surtout que cet épisode a montré que la compréhension des violences et déviances sexuelles comme étant peccamineuses a cédé la place chez les catholiques pratiquants et militants à leur compréhension comme crime appelant presque une sanction sans rédemption. Le phénomène est récent. Il remonte au plus tard à la publication du rapport de la Ciase le 5 octobre 2021, au plus tôt au début des années 2000 lorsque la question des "abus" s’est imposée dans le catholicisme (d’abord aux États-Unis), et sans doute entre le début et le milieu des années 2010. En 2009, après sa libération conditionnelle, l’abbé Spina avait pu être affecté à un ministère dans le diocèse de Toulouse. En 2016, lorsque Mediapart s’était lancé, après de la création de la Parole libérée, dans une enquête à scandale sur les violences sexuelles dans le catholicisme et avait médiatisé cette réinsertion, les réactions avaient été d’une intensité relative. L’équipe d’animation pastorale de sa paroisse l’avait défendu, en vain, puisque la médiatisation avait conduit à son transfert dans l’administration diocésaine. Mais maintenant le crime ou le délit sexuel clérical sont tenus pour devant empêcher toute reprise publique de ministère.
Une violence à autrui
La réinsertion dans les cadres diocésains de prêtres condamnés pour des agressions sexuelles, quelles qu’elles soient, fait désormais scandale. Le transfert à un autre diocèse pour de nouvelles activités pastorales, après l’accomplissement de la peine judiciaire et un reformatage psycho-spirituel, n’est pas plus jugé acceptable. Pour un prêtre agresseur sexuel, l’absolution sacramentelle et l’expiation de la peine judiciaire ne suffisent plus. Même, la première est quasiment ignorée et la seconde jugée nécessaire mais en fait insuffisante. La miséricorde est totalement cantonnée à la sphère de la conscience, sans pouvoir avoir de traduction publique. Cette mutation est concomitante de l’explosion de l’archivage public avec Internet. Celui-ci permet de retrouver rapidement les mises en cause ou condamnations des prêtres, devenus depuis le milieu des années 1990 la profession dont les mises en cause pour agression sexuelle sont rapportées quasi systématiquement par les médias. L’agitation et la protestation sont alors rapides lorsqu’un prêtre condamné est réinjecté, même discrètement, dans un circuit pastoral. Environ 80 prêtres de moins de 75 ans se retrouvent ainsi actuellement inutilisables pour des activités publiques — soit l’équivalent de deux diocèses peu peuplés, ou d’un peu plus de 1% du clergé français en activité.
Ainsi, pour les catholiques pratiquants et militants, la violence sexuelle cléricale n’est-elle plus d’abord un péché individuel, comme elle a massivement été pensée jusque dans les années 1990, ni plus du tout un impondérable regrettable, comme le pensaient peu ou prou d’aucuns parmi les clercs jusque dans les années 1980. Le péché sexuel clérical pensé comme offense à Dieu, relevant du sixième commandement ("Tu ne commettras pas d’adultère") en ignorant assez largement la victime humaine, est devenu une violence à autrui, relevant du cinquième commandement ("Tu ne tueras pas") sans que Dieu soit vraiment pris en compte — ce basculement fut notamment défendu par la Ciase. Le catholicisme est bien ici entré dans l’"ère victimaire" qui s’est socialement imposée depuis la fin des années 1970, la mutation de la conception du mauvais en matière sexuelle dans le catholicisme en étant la traduction.
De moins en moins peccamineux, de plus en plus criminel
Cet effacement de l’appréhension d’actes sexuels comme des péchés, au profit d’une lecture comme des violences inacceptables quasi incompatibles avec une quelconque réhabilitation sociale, montre des changements à l’œuvre dans la conception du mal et du mauvais et dans la manière dont il faut les traiter socialement et ecclésialement. La violence sexuelle est implicitement placée au premier rang du mal qu’un humain peut commettre, l’échelle de la gravité faisant primer l’atteinte à la personne humaine avant l’offense à Dieu, sous quelque forme que ce soit. C’est le revers de l’évolution qui a vu les catholiques pratiquants et militants faire des actes sexuels des actes dont la moralité relevait de leur seule appréciation, phénomène entamé dès le mitan du XVIIIe siècle, accentué depuis le premier tiers du XIXe siècle, massifié depuis le milieu des années 1970. Le sexe est désormais un mal à punir, une source de jouissance, mais plus vraiment un péché — quoi qu’en veuille le magistère.
Environ 80 prêtres de moins de 75 ans se retrouvent ainsi actuellement inutilisables pour des activités publiques — soit l’équivalent de deux diocèses peu peuplés, ou d’un peu plus de 1% du clergé français en activité.
Cette dissolution de la dimension possiblement peccamineuse des agissements sexuels produit ainsi la fin de l’introspection et du jugement moral de soi en ce domaine, alors que cela a largement contribué à l’émergence et à la constitution de l’individu occidental. Parallèlement, l’idée qu’un condamné pour violence sexuelle ne peut jamais tout à fait être vraiment réhabilité bat en brèche la justification, surgie au XIXe siècle, de l’emprisonnement comme sanction permettant une réforme du coupable au profit de la société. Ces deux évolutions permettent le retour de l’idée médiévale que certains crimes cléricaux méritent une forme de mort sociale définitive — l’enfermement dans un monastère avec un régime de stricte pénitence étant remplacée par le cantonnement dans des activités non pastorales, la réduction drastique du ministère ou l’expulsion hors du clergé. C’est ainsi comme si les catholiques avaient tourné une première page historique, et voulaient en tourner une deuxième — parfaitement alignés en fait sur les Français.










