Se plaire à fuir les honneurs en conseillant de se soumettre à l’air du temps, les leçons de l’ancien président Nicolas Sarkozy à son successeur Bruno Retailleau ne sont guère inspirées. L’écrivain Henri Quantin lui conseille de revenir à la sagesse de La Rochefoucauld.
Sarko, Retailleau, La Rochefoucauld. Ce n’est ni la rime, ni le rythme ternaire croissant qui imposent ce rapprochement, mais l’intuition que le troisième homme du trio offre un recul utile sur les propos du premier, y compris quand ils visent le deuxième. Lire Les Maximes de La Rochefoucauld en même temps que l’entretien de Nicolas Sarkozy au Figaro du 2 septembre offre quelques contrepoints piquants aux poses de vieux sage de l’ancien président de la République.
La fuite des honneurs ?
Quand le journaliste l’interroge sur la Légion d’honneur qu’on lui a retirée et qu’il répond : "Tout ce qui m’éloigne des vanités personnelles est une bonne chose !", il est difficile de ne pas penser à l’une des plus célèbres maximes du moraliste du XVIIe siècle : "Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois" (Maxime 149). Loué pour sa modestie, donc, après l’avoir été pour ses mérites... Proclamée dans la presse, l’humble fuite des honneurs est trop ostensible pour ne pas sonner faux, au point qu’on songe à une autre maxime : "La parfaite valeur est de faire sans témoin ce qu’on serait capable de faire devant tout le monde" (216).
À propos de François Bayrou, Nicolas Sarkozy affirme par ailleurs que "quand la situation est complexe et éruptive, il faut faire preuve de sang-froid et de rationalité". La leçon de maîtrise de soi et de hauteur de vue est louable, mais fait encore penser à la maxime : "Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples" (93). On est toujours plus crédible en vieux sage, quand on n’a pas attendu le nombre des années pour faire preuve de sagesse.
Louanges empoisonnées
Mais c’est surtout quand Nicolas Sarkozy fait l’éloge de Bruno Retailleau que le souvenir de La Rochefoucauld s’impose. À propos de "l’actuel" (?) ministre de l’Intérieur, l’ancien président déclare : "J’apprécie Bruno Retailleau. Il a eu raison d’être candidat à la présidence de LR et d’accepter, dans le même temps, le ministère de l’Intérieur, où il fait de son mieux en marquant favorablement l’opinion." Louange sans réserve ? Éloge sincère, qui donne tort au moraliste sans illusion qui remarquait qu’ "il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent" (148) ? Non, car ce qu’ajoute Nicolas Sarkozy contient une attaque peu voilée : "Cette première étape est réussie, à lui d’écrire la suite. À commencer par l’élargissement programmatique et personnel. Dans un pays aussi ouvert que la France, chacun est libre de ses convictions personnelles, mais la droite ne peut pas notamment être en retard sur les questions de société. Ce sera l’un de ses défis."
Tout est dit sur les gages que la droite de gouvernement a toujours donnés et est censée continuer à donner à l’idéologie "morale" dominante. "Élargissement programmatique et personnel" : en clair, sois catho, mais pas trop, mon petit Retailleau, écoute ce bon vieux Sarko. Devant cet éloge finissant par un coup de pied d’âne moderniste, on pourrait encore citer La Rochefoucauld : "Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que nous n’osons découvrir d’une autre sorte" (145).
L’air du temps
Le plus important est toutefois ailleurs que dans la lucidité du moraliste révélant l’amour-propre dans toutes nos actions (au risque de s’interdire de voir la grandeur quand elle se présente). Dans le conseil "de ne pas être en retard sur les questions de société", c’est la leçon politique du faux sage qui retient l’attention. L’ancien décoré de la Légion d’honneur, qui prétend se réjouir d’être éloigné des "vanités personnelles", témoigne dans le même mouvement d’une complète soumission à l’air du temps. La seule boussole qu’il semble vouloir transmettre est la crainte de perdre des électeurs. On comprend qu’il admire avant tout chez Bruno Retailleau le fait d’avoir "marqué favorablement l’opinion". "Chacun est libre de ses convictions personnelles, mais..." : inutile de lire la phrase jusqu’au bout pour savoir qu’elle autorise toutes les démissions et encourage tous les cynismes.
Dire que le candidat Sarkozy avait fustigé mai 68 et proclamé son admiration pour Jean-Paul II ! Dire que le président Sarkozy avait tenu à se rendre au Vatican pour rencontrer Benoît XVI ! Dire que le chanoine Sarkozy avait déclaré au Latran que "la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d’affirmer ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient" ! Il faut croire que la règle est différente en politique et que les convictions doivent y disparaître. Étrange principe, tout de même, vaguement inspiré d’une version clientéliste de la distinction de Max Weber entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.
Leçon d’opportunisme
Pourtant, quel que soit le domaine dont il s’agisse, une question demeure : comment peut-on accorder sa confiance à quelqu’un dont on juge les convictions personnelles si contraires au bien commun qu’il devrait les oublier pour faire de la politique ? On se méfierait à bon droit d’un médecin qui réserverait certains remèdes à sa famille, en affirmant qu’ils seraient mauvais pour les autres patients. Que Bruno Retailleau ait ou non un avenir politique, souhaitons qu’il n’écoute pas la leçon d’opportunisme peureux de Nicolas Sarkozy.
"Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile à la louange qui les trahit", écrivait encore La Rochefoucauld. En l’occurrence, le blâme de l’ancien président n’est utile que pour connaître la politique dont la France n’a pas besoin.












