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L’Église est-elle divisée entre une “droite” et une “gauche” ?

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Près de 600 personnes ont participé du 21 au 24 août, 2025 au Festival des Poussières, à la ferme de la Chaux de La Bussière-sur-Ouche (21.)

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Jean Duchesne - publié le 02/09/25
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Les sensibilités de droite et de gauche dans l’Église, toutes incomplètes et jamais complètement fausses ne peuvent qu’être relativisées. Il serait intéressant, suggère l’essayiste Jean Duchesne, que traditionnalistes et contestataires exposent les fondements théologiques et spirituels de leurs priorités dans la mise en œuvre de la foi.

Vu de loin, le catholicisme passe pour monolithique : des masses de fidèles qui, en principe, acceptent inconditionnellement les croyances et préceptes (cultuels et moraux) que l’Église enseigne. Quand on n’est plus d’accord, fût-ce sur un point particulier ou parce qu’on juge inadmissible le comportement de certains membres du clergé ou d’autres chrétiens, eh bien ! comme chacun sait, on ne va plus à la messe et on se bricole sa religiosité personnelle, qui s’avère souvent oubliable. Or l’actualité de ces derniers mois montre que les pratiquants qui persévèrent, même s’ils sont de moins en moins nombreux, sont bien plus diversifiés et même divisés qu’on l’imagine d’ordinaire. Faut-il s’en étonner ? S’en inquiéter ?

Bipolarisation sans schisme

En juin, le pèlerinage Notre-Dame de Chrétienté à Chartres a attiré une foule record et a reçu une belle couverture médiatique, preuve de la vigueur reconnue à ce qu’on appelle le "traditionalisme", avec une piété préconciliaire qui attire des jeunes et des "valeurs" que les observateurs classent à "droite", voire à l’"extrême droite". Symétriquement, la presse s’est faite dernièrement l’écho du "Festival des Poussières", organisé en Bourgogne par le collectif Anastasis qui, depuis quelque temps, dénonce le capitalisme comme source de presque tous les maux en ce monde et présente l’Évangile comme une "force révolutionnaire".

Entre deux, l’élection comme présidente des Scouts et Guides de France d’une jeune militante socialiste, mariée à une femme et favorable à l’avortement, a créé quelques remous, de sorte qu’elle a préféré démissionner. Il est remarquable que, dans toutes ces "affaires", aucun protagoniste, quels que soient ses griefs et revendications ou l’hostilité et les soupçons essuyés, n’a déclaré avoir perdu la foi ni vouloir sortir de l’Église. Pas de schisme donc, comme en 1975 avec d’un côté Mgr Lefebvre, et de l’autre Bernard Besret, abbé cistercien plus inspiré par Mai 68 que par Vatican II dans ses réformes radicales de la vie monastique, après Maurice Montuclard qui a quitté les dominicains en 1953 lors de la crise des prêtres-ouvriers.

Décalage par rapport au politique

Commençons par relever que cette bipolarisation est loin de décalquer exactement le clivage "droite-gauche" en politique. Dans le cadre de sa "dédiabolisation", le parti dit d’"extrême-droite" surfe sur un christianisme simplement "culturel" (sans engagement personnel), tout en se gardant d’épouser les objections du catholicisme minoritaire aux réformes "sociétales". Et pour leur part, les chrétiens qui se veulent "de gauche" se démarquent de leur camp où la religion est exclue du domaine public et habituellement méprisée comme vaine superstition. 

À quoi il faut ajouter d’abord que la plupart de ceux qui se déclarent catholiques (encore près d’un Français sur trois, d’après les statistiques officielles de l’INSEE) ne sont ni passéistes ni contestataires et, sans consignes de leur hiérarchie, éparpillent assez largement leurs votes. Et puis la religiosité populaire chère au pape François, qui a de nouveau fait parler d’elle cet été, à l’occasion de pardons bretons, pèlerinages et fêtes traditionnelles locales, ne paraît liée à aucun des deux bords ou aux deux à la fois : d’un côté nostalgie mais sans esprit de "reconquête", et de l’autre défi sans agressivité au "désenchantement" du monde ambiant.

Différends sur les formes plutôt que sur le fond

Il faut alors admettre que les divergences actuelles dans l’Église ne sont pas si féroces. Il n’y a pratiquement pas d’instrumentalisation politique (comme lors des guerres de religion ou aux débuts de la IIIe République), ni d’accusations d’hérésie. Certes, le christianisme "identitaire" qui nourrit un certain nationalisme en est soupçonné par les jeunes intellectuels pour qui la foi est subversive, et d’autres réclament une féminisation, une "décléricalisation" et un engagement écologique plus intransigeant. Mais ces gens-là ne prétendent pas se substituer au magistère. Certes aussi, il est des "intégristes" qui récusent la déclaration de Vatican II sur la liberté religieuse. Ce n’est cependant pas la principale pierre d’achoppement pour la majorité des "tradis", qui résistent plutôt aux réformes liturgiques consécutives au concile.

Les différends ne portent donc généralement pas sur ce qui est cru, et plutôt sur la manière de le mettre en œuvre concrètement et au niveau des relations sociales, aussi bien au sein des institutions ecclésiales que dans le monde profane. Il en résulte que les oppositions concernent des retombées et des formes et que les débats ne portent guère sur des questions de fond, c’est-à-dire sur les sources théologiques et spirituelles du comportement chrétien.

L’énormité du "donné" de la Révélation

En simplifiant sans doute à outrance, on peut dire que d’un côté, on privilégie l’activisme d’une charité "horizontale", au risque d’une sorte de pélagianisme qui garantit tacitement aux altruistes le bénéfice de la miséricorde divine ; et de l’autre, on insiste sur la gratuité du salut qui ne peut s’obtenir que dans l’observance passive mais rassérénante de règles et de rites censés immuables. Il s’agit là bien entendu de tentations symétriques que nombre de croyants éprouvent alternativement de façon plus ou moins nette, au milieu d’autres, plus égocentriques ou plus immédiates.

Cela ne devrait, à la réflexion, pas étonner. Le "donné" de la Révélation est trop énorme pour qu’on puisse le saisir dans son intégralité et se l’approprier. C’est Dieu lui-même, dont on ne peut avoir qu’une vague idée, qui non seulement se manifeste comme lui seul peut le faire, mais encore se livre totalement sans rien perdre, afin de donner part à sa vie incorruptible en permettant de s’offrir soi-même comme et avec lui aux autres. Il y a là un trésor inépuisable dont personne — aucune civilisation, aucune génération, ni aucun groupe, ni même aucun saint — ne peut s’emparer totalement, et qui n’est reçu qu’à la mesure où il est remis à la disposition du Donateur pour être associé à sa transmission.

Les exigences de la communion

Il s’en suit que toute perception et interprétation du mystère (ou du paradoxe) chrétien (y compris, bien sûr, celle présentée ci-dessus) comporte quelque chose de juste, mais ne contient pas tout. Et le dynamisme ainsi entrevu est amoindri, voire déformé, dans ce qui peut en être exprimé, puis dans ce qui en est compris et répercuté. D’où la pluralité des approches et la légitimité des écoles, familles et mouvances, toutes incomplètes mais jamais entièrement fausses, auxquelles on s’intègre par mimétisme et qui ne sont que des voies d’accès et portes d’entrée. L’unité est assurée par la singularité historique de l’automanifestation de Dieu, qui a culminé à Jérusalem il y a maintenant plus de 2.000 ans et se perpétue dans la mission de ceux qu’il a choisis pour l’actualiser et des successeurs qu’il leur suscite dans le temps, l’espace et le sensible. Les notions de "droite" et de "gauche" ne peuvent qu’être relativisées à l’aune de la durée indéterminable jusqu’à l’accomplissement du dessein de Dieu. La communion requiert de reconnaître ce qui est authentiquement inspiré dans les applications de la foi que l’on juge contestables ou non prioritaires. Elle exige aussi de ne pas garder pour soi et de ne pas laisser implicites les motivations que l’on trouve dans l’intelligence et l’imitation de Dieu en s’abandonnant à lui comme lui s’expose sans réserve ni crainte. Car on ne reçoit de lui que ce que l’on partage sans rien garder ni l’imposer, en s’unissant ainsi à lui.

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