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Comment sortir de la société du règlement de compte perpétuel ?

LIBAN-GUERRE-AFP

Banlieue sud de Beyrouth (Liban), 7 octobre 2024.

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Xavier Patier - publié le 02/09/25
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Une société sans pardon, au nom des droits imprescriptibles de l’individu, est une société de la guerre perpétuelle, sans espérance, et donc sans politique. Dans son commentaire du "Notre Père", note l’écrivain Xavier Patier, la philosophe Simone Weil montrait que pour faire triompher la paix, il faut accepter de n’avoir aucun droit.

Pardonner les offenses n’est pas dans l’air du temps. La mode est à la réparation. Tu casses ? Tu payes. Cette manière de voir conduit la société à une politique du règlement de compte perpétuel. C’est vrai dans les vies privées. C’est vrai dans la vie publique. C’est vrai dans la politique internationale. Les comptes ne sont jamais soldés. La philosophie de la réparation perpétuelle consacre la dictature du passé sur le présent. L’Ukraine en est un exemple parmi d’autres : quand Vladimir Poutine parle de traiter "les racines du conflit", il suggère que la seule solution à la guerre est la guerre elle-même, c’est-à-dire précisément le refus d’une solution. 

Dieu à la porte

Cette vision est un héritage imprévu, mais sombre, de la philosophie des Lumières. Depuis deux siècles, nous vivons avec l’idée que nous avons tous, par privilège de naissance, une créance inaliénable sur le monde. Renoncer à cette créance en pratiquant le pardon est impossible, parce qu’incompatible avec l’idée que nous avons de nos droits. Sans pardon, l’espace de la politique est réduit à presque rien. La politique, dont Pie XI disait qu’elle est "la forme supérieure de la charité" est étouffée. Avec les Lumières, point de pardon. Sans pardon, point d’espérance. Sans espérance, point de politique. Le Droit imprescriptible, c’est la guerre perpétuelle. 

J’ai entendu un jour Simone Veil (la ministre, Veil avec un V) expliquer à un collaborateur qu’à titre personnel, elle, qui avait connu la Shoah et la déportation, était finalement devenue hostile à l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité car "si on ne peut jamais tourner la page, nous sommes mal partis". Oui, elle a dit ça. Les droits de l’homme qui annonçaient le paradis ont préparé une forme d’enfer, celui que Sartre discernait chez les autres. Dans les années 1970, Clavel avait intitulé un de ses livres Deux siècles chez Lucifer. Il y montrait comment les quatre maîtres à penser qui ont façonné notre environnement mental, tous fils des Lumières : Fichte, Hegel, Marx et Nietzsche, n’ont pas trouvé leur force en mariant la Raison et l’État, comme on le dit en général, mais en prenant la place de Dieu. Chacun a sa manière, ils ont tué Dieu et donc tué le pardon. Fichte, Hegel, Marx et Nietzsche ont mis Dieu à la porte. 

Briser la dictature de la mémoire

Leur imprégnation dans nos systèmes de pensée est si forte que les politiques de réconciliation sont devenues suspectes. Au Panthéon, la victime a évincé le héros. Même la "repentance" du pape Jean Paul II a été incomprise. Elle a été vue comme une posture larmoyante alors qu’elle restaurait la liberté de l’Église. Plaider le pardon, c’est faire triompher la vie. C’est briser la dictature de la mémoire. C’est aussi débarrasser les victimes de leur statut d’objet. 

Simone Weil (la philosophe, Weil avec un W) a donné une leçon sur ce sujet dans le commentaire du Notre Père qu’elle a écrit à Marseille au printemps 1942, quand partout autour d’elle le mal triomphait. Elle avait pris la décision de réciter chaque jour le Notre Père en grec. Son unique prière quotidienne était la récitation du Notre Père une seule fois, mais "avec une attention absolue" écrit-elle. Elle a commenté le texte grec du Pater, verset par verset, en particulier celui dont elle donne la traduction littérale : "Et remet nous nos dettes, de même que nous aussi avons remis à nos débiteurs."

Remettre nos dettes

Pour Simone Weil, ce verset de la prière que Jésus nous a donné signifie que, avant de pouvoir demander à Dieu de nous pardonner nos offenses, il nous faut déjà avoir remis toutes les dettes. 

Ce n’est pas seulement la réparation des offenses que nous pensons avoir subies, dit-elle, c’est aussi la reconnaissance du bien que nous pensons avoir fait, et d’une manière tout à fait générale, tout ce que nous attendons de la part des êtres, tout ce que nous croyons notre dû, ce dont l’absence nous donnerait le sentiment d’avoir été frustrés.

Nos débiteurs, précise la philosophe, ce sont tous les autres, toutes les choses, l’univers entier. Avoir remis nos dettes à nos débiteurs, c’est avoir renoncé en bloc à tout le passé. Simone Weil considère que cela implique de renoncer à notre propre personnalité, rien de moins. Propos révolutionnaire, totalement incompatible avec la philosophie des droits de l’homme ! Simone Weil nous fait comprendre que nous n’avons aucun droit. Et c’est dans la mesure où nous acceptons de n’avoir aucun droit que nous ouvrons la porte à la miséricorde de Dieu. Se dépouiller de la royauté imaginaire du monde pour nous réduire au point minuscule que nous occupons dans l’espace et le temps, voilà une solitude absolue. Mais cette solitude absolue nous donne la vérité du monde. 

Nous n’avons aucun droit sur rien

De tels propos nous font violence. Cependant, ils éclairent l’intuition que nous avons que le royaume de Dieu est incompatible avec la morale publique qui s’est imposée à nous depuis deux siècles. J’ignore si Maurice Clavel connaissait le commentaire du Pater par Simone Weil, mais nul doute qu’il y aurait trouvé un argument décisif à sa propre prémonition. Pour sortir du règne de Lucifer, il faut que nous reconnaissions que nous n’avons aucun droit sur rien, aucun droit à rien, et que même le bien que nous pensons avoir fait ne mérite aucune contrepartie : nous n’avons que la grâce. La grâce est tout.

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