Il est souvent d’usage de rapporter de vacances des petits cadeaux pour ses amis, spécialités culinaires ou modestes souvenirs artisanaux des endroits visités. Nulle créativité dans le choix car, de toute façon, tout, ou presque, est désormais Made in China. Mais, comme l’on dit, c’est l’intention qui compte et qui touche le cœur de celui qui reçoit, car ce dernier réalise qu’il a été présent, même de médiocre façon et à distance, à l’esprit du donateur s’étant efforcé de faire plaisir. Les présents d’été, moins grandioses que ceux de Noël, émeuvent justement par leur petitesse et par la fidélité qui les a inspirés.
La paresse s’est installée
Au sortir de l’été, les mains ne sont guère pleines et les poches se sont vidées. Beaucoup de choses s’en sont allées car, loin d’être un temps propice au recueillement, cette période estivale est propice à l’éparpillement, y compris celui de notre intériorité déboussolée par le changement de rythme et de régime. Les saines habitudes du temps ordinaire sont bousculées et le relâchement est généralisé. Combien reviennent ainsi désappointés car ils avaient compté sur ces jours pour réfléchir, pour lire, pour demeurer dans le calme et le silence, pour mieux prier, et l’inverse s’est produit. La paresse s’est installée et la facilité a pris le pas sur l’effort, la volonté fléchissant. Il ne reste plus que quelques éclairs de joie familiale ou amicale, et puis, au fond des valises, intercalés entre le linge sale et les vêtements parsemés de sable, ces cadeaux achetés à la hâte, le dernier jour, dans la crainte d’avoir oublié quelqu’un, liste en main et biffant les noms au fur et à mesure des acquisitions.
Que rapportons-nous pour Dieu dans nos bagages ? Certes, Il n’attend pas quelque coquillage ou pot de miel, et Il n’est guère exigeant à notre égard, ayant l’habitude de notre négligence et de notre manque de reconnaissance. Nous lui avions peut-être promis de lui consacrer plus de temps en cette période de repos et de loisir, et puis nous avons failli, de nouveau occupés par nous-mêmes et par nos petits plaisirs. Il ne nous en veut pas, se contentant toujours de nos miettes, et encore… Il est souvent à notre égard dans la position du pauvre Lazare recroquevillé sur le pas de notre porte et affamé de notre amour qui ne s’exprime que momentanément. Nous connaissons bien l’offrande, le cadeau, qui lui sont chers : "L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence et de toute sa force, et aimer le proche comme soi-même, c’est plus que tous les holocaustes et sacrifices" (Mc 12, 33). Malgré tout, nous rechignons plus qu’à notre tour à mettre en pratique cette manière de faire.
Générosité de la pauvreté
Nous avons peur, car nous savons que Dieu n’a que faire de notre superflu et qu’Il attend le don total de notre être, comme le rappelle Notre-Seigneur à ses disciples en leur donnant en exemple la pauvre veuve glissant deux piécettes dans le Trésor du temple : "Je vous le dis en vérité, cette pauvre veuve a donné plus qu'aucun de ceux qui ont mis dans le tronc; car tous ont mis de leur superflu, mais elle a mis de son nécessaire, tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre" (Mc 12, 44). Cette générosité de la pauvreté ouvre le Cœur de Dieu qui, en échange, comble celui qui est capable d’une telle offrande : "Donnez, et l’on vous donnera : on versera dans votre sein une bonne mesure, pressée, tassée, débordante ; car avec la mesure dont vous mesurez il vous sera mesuré en retour" (Lc 6, 38) Le Livre des Proverbes chantait déjà : "L'âme bienfaisante sera rassasiée ; Et celui qui arrose sera lui-même arrosé" (12, 25). Lorsque nous nous trouvons dépourvus, mis en face de notre indifférence, sans cadeau dans notre besace, que faire donc, et qu’offrir, en improvisant à la hâte et dans la honte ? La réponse réside dans les Psaumes, et elle nous bouleverse : "Si tu eusses voulu des sacrifices, je t'en aurais offert ; mais tu ne prends point plaisir aux holocaustes. Les sacrifices qui sont agréables à Dieu, c'est un esprit brisé : Ô Dieu ! tu ne dédaignes pas un cœur brisé et contrit" (Ps 50, 18-19).
À la portée de notre médiocrité
Bien entendu, cette humilité doit être sans artifice et sans calcul. Elle doit jaillir sans réserve. Même lorsque la bise n’est pas encore venue, nous sommes pris au dépourvu. Nos illustres prédécesseurs, les saints, semblent avoir tout raflé, et nous ne sommes pas de taille à suivre leurs traces. Le bien de nos vies est à dose homéopathique et les mérites ne sont pas légion. Que reste-t-il sinon nos péchés, en paquets serrés et enrubannés ? Saint Ignace, voulant suivre — et peut-être même dépasser — saint Dominique et saint François sous les étendards du Christ, à l’aube de son retournement et de sa conversion, n’avait pas encore compris que le goût amer du péché et le dépôt de toute l’ordure au pied du Christ sont le geste nécessaire pour partir ensuite en cavalcade au service du Maître. Le poëte — avec tréma — a saisi que cette voie est la plus praticable, celle qui est à la portée de notre médiocrité :
Mais si Vous aviez besoin par hasard d'un paresseux et d'un imbécile,
S'il Vous fallait un orgueilleux et un lâche, s'il Vous fallait un ingrat et un impur,
Un homme dont le cœur fût fermé et dont le visage fût dur,
Et tout de même ce n'est pas les justes que Vous êtes venu sauver mais ceux-là,
Quand Vous en manqueriez partout, il Vous restera toujours moi !"
(Paul Claudel, Corona Benignitatis Anni Dei, Le Jour des cadeaux)
Nous sommes assurés qu’il restera toujours le mal et les péchés, à offrir en tas. Non point les offrir avec suffisance et satisfaction, mais avec la timidité de l’enfant qui a préparé maladroitement un petit cadeau de pacotille à sa mère ou à son père, offrande que les parents chériront parce qu’elle vient de celui qui est aimé, tel qu’il est :
Et puis il n'est homme si vulgaire qui ne Vous ait gardé quelque chose de nouveau,
Et qui n'ait fabriqué pour Vous, en dehors de ses heures de bureau,
Espérant que l'idée un jour Vous viendra de le lui demander,
Et que peut-être ça, Vous plaira, quelque chose d'affreux et de compliqué,
Où il a mis tout son cœur et qui ne sert à quoi que ce soit.
Ainsi ma petite fille, le jour de ma fête, qui s'avance avec embarras,
Et qui m'offre, le cœur gonflé d'orgueil et de timidité,
Un magnifique petit canard, œuvre de ses mains, pour y mettre des épingles en laine rouge et en fil doré" (Ibidem).
De vilains petits canards
Nous sommes de vilains petits canards, perdant notre temps à barboter dans l’eau du monde qui nous semble plus fraîche alors qu’elle est sale, mais Dieu — n’en déplaise au talentueux Michel Audiard — aime accueillir comme ses enfants, comme ceux du bon Dieu, tous ces canards sauvages et rebelles.
Donc plions bagages, à la fin de l’été, avec cette espérance au cœur, sans oublier qu’il n’est pas interdit de revenir aussi en serrant précieusement dans le creux de notre main telle ou telle œuvre de miséricorde que nous aurons fait fleurir et cueillie pour Celui qui se contente de peu.










