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Jean Pouly : “Le recours systématique à ChatGPT pourrait affecter les capacités cognitives des élèves”

Jean Pouly

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Mathilde de Robien - publié le 27/08/25
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Consultant dans la médiation numérique et passionné par les nouvelles technologies, Jean Pouly décrit l’irruption de l’intelligence artificielle (IA) dans l’enseignement comme un véritable tsunami. Il livre quelques clés pour savoir comment composer avec cette nouvelle donne.

Comment faire face à l’irruption de ChatGPT à l’école ? Comment éduquer les élèves à s'en servir ? L’intelligence artificielle ne va-t-elle pas réduire leurs facultés cognitives ? Ni technophile, ni technophobe, Jean Pouly pose un regard à la fois pragmatique et critique sur les innovations liées à l’IA, notamment dans le domaine de l’enseignement. Il souligne les nombreuses possibilités qu’offrent les nouvelles technologies numériques et les bouleversements qu’elles engendrent dans la sphère éducative, tout en soulignant d’importants points de vigilance. Il est le fondateur du "Smartphone Show", des ateliers parents-enfants pour instaurer le dialogue sur l'usage du téléphone et l'auteur de Transmettre et éduquer à l’heure de ChatGPT (Artège), paru le 20 août.

Aleteia : Vous employez dans votre livre le mot "tsunami" pour décrire l’arrivée des technologies numériques dans l’éducation. En quoi l’apprentissage est-il bouleversé par le numérique et plus précisément par l’IA ?
Jean Pouly : Je reprenais un mot déjà utilisé il y a plus de dix ans par Emmanuel Davidenkoff dans son ouvrage Le tsunami numérique. On attendait alors un tsunami dans l’éducation mais ce n’en était pas encore vraiment un : il y a certes des tableaux blancs et des ordinateurs qui sont apparus dans les salles de classe mais il y a toujours un professeur, des livres, des cahiers, des crayons… En revanche, aujourd’hui, nous sommes à l’aube d’un véritable "tsunami", rapide et profond. Deux choses sont en train de changer : la fin du monopole de l’école, dans la mesure où on apprend partout et tout le temps, plus seulement à l’école ou dans les livres. On peut apprendre dans le bus, aussi bien le code de la route que des accords de guitare sur un tuto.

Et quelle est l’autre chose qui est en train de changer ?
L’usage permanent de l’IA, qui a réponse à tout, est en train de bouleverser l’accès à la connaissance et aux savoirs. Tout à coup, il y a 30 enseignants de plus dans une classe, face à un professeur qui n’a plus le monopole du savoir. Qu’est-ce que l’enseignant va faire de cette nouvelle donne ? Cela ne signifie pas que l’école va disparaître mais cela redéfinit encore plus en profondeur le rôle des enseignants et des formateurs. Vont être mises en avant des compétences qui ne sont pas remplaçables par l’IA telles que le soutien moral et affectif, le tutorat personnalisé, le niveau d’expertise et d’expérience de l’enseignant, le recadrage, la capacité à animer et stimuler un groupe…

L’usage permanent de l’IA est en train de bouleverser l’accès à la connaissance et aux savoirs.

On voit d’un côté que l’ "adaptative learning", ces outils qui s’adaptent au niveau et à la progression des élèves, se développe, mais d’un autre côté, des pays tels que la Suède réintroduisent le livre papier. Peut-il y avoir un retour en arrière ?
Les Suédois sont revenus en arrière car on s’est rendu compte que l’écriture manuscrite favorisait l’apprentissage et la mémorisation, et la Suède a eu le courage de faire marche arrière. Mais cela n’empêche pas le développement de l’adaptative learning que je trouve intéressant. Un système d’IA récolte et suit les données d’apprentissage d’un élève et adapte son parcours. Cela permet un apprentissage personnalisé. Ce n’est pas évident de faire cours à une classe car il n’y a pas deux élèves qui apprennent de la même façon. L’adaptative learning propose à chaque élève un contenu à apprendre qui corresponde le plus parfaitement possible à ses besoins, son mode d’apprentissage, son rythme, son intelligence, sa façon d’apprendre. C’est le rêve de la "machine à apprendre" enfin réalisé ! Il y a donc peut-être une opportunité d’utiliser cet outil et je pense qu’il va se développer.

À partir du collège, certains professeurs envisagent d’évaluer les prompts de leurs élèves. Quel est l’intérêt ?
Savoir utiliser correctement l’IA et rédiger des prompts devient une nouvelle compétence. L’art de poser la bonne question‚ que l’on appelle le prompting, est presque plus important que la réponse apportée par la machine. Donc la question se pose en effet : faut-il évaluer les prompts posés par les élèves ou les réponses produites par les machines ? Si on part de zéro, le prompt ne vaut pas grand-chose. Si vous posez par exemple la question : "Quelles sont les origines de la Première guerre mondiale ?", c’est très général. Quelle est la valeur de l’élève dans cette question ? Aucune. Je pense qu’il est préférable de faire réfléchir les élèves sur un sujet, et de demander à ChatGPT des informations qui viennent compléter l’intelligence humaine. Noter les prompts est une bonne idée à condition qu’il y ait une recherche en amont, de la part de l’élève, pour que son prompt soit complexe, subtil, bien étayé et que ChatGPT apporte une réponse précise, avec une vraie valeur.

Si un enfant prend l’habitude de tout demander à l’IA au lieu de réfléchir par lui-même, le risque est que son cerveau s’atrophie.

En tant que parent, comment encadrer l’usage de ChatGPT pour les devoirs à faire à la maison ? Faut-il l’interdire ?
Je ne crois pas trop aux interdictions mais plutôt à la découverte ensemble et à l’accompagnement. En revanche, il faut veiller à ce que certaines habitudes ne se prennent pas. Le recours systématique à ChatGPT pourrait affecter les capacités cognitives d'un élève. Si un enfant prend l’habitude de tout demander à l’IA au lieu de réfléchir par lui-même, le risque est que son cerveau s’atrophie. J’aime prendre l’image de l’orthèse et de la prothèse. L’intelligence artificielle produit sa véritable valeur seulement si elle se connecte bien à une intelligence humaine. Dans ce cas, il se produit une sorte d’augmentation de l’intelligence, une sorte "d’orthèse digitale". Sinon, on risque plutôt le phénomène de "prothèse digitale"‚ où l’IA remplace totalement la réflexion humaine. Si vous donnez une calculatrice à un étudiant en math sup, elle va l’augmenter, mais si vous la donnez à un enfant qui ne sait pas compter, elle va être une prothèse et ça ne va pas le faire progresser. Les adultes, même s’ils ne sont pas à l’abri de cette atrophie à long terme, sont déjà construits, ont déjà acquis les fondamentaux, mais les enfants non ! C’est pourquoi il faut être attentif à cette question d’impact cognitif. L'antidote réside dans le fait de les faire lire, de les faire réfléchir…

En 2011, des psychologues américains ont décrit l’ "effet Google" : le fait de mémoriser davantage le chemin qui nous a menés vers une information que l’information elle-même. Peut-on parler d’un "effet ChatGPT" ?
C’est trop tôt pour le dire, nous n’avons pas suffisamment de recul mais ce qui est sûr, c’est que nous faisons face à une révolution de nature anthropologique. Car nous avons inventé des systèmes qui nous imitent, nous concurrencent et parfois même nous remplacent. Et à force de déléguer différentes actions cognitives à des machines, nous risquons de fragiliser, de réduire, atrophier puis de perdre, petit à petit, différentes capacités intellectuelles comme réfléchir, relier des choses entre elles, synthétiser, mémoriser, déduire, classer, hiérarchiser, s’orienter, etc. Nous devons donc exercer notre esprit critique et notre libre arbitre pour décider quand les technologies peuvent nous augmenter un peu comme une orthèse vient soutenir l’usage d’une articulation ou bien nous remplacer comme une prothèse qui se substitue totalement à un membre.

Pratique

Transmettre et éduquer à l’heure de ChatGPT, Jean Pouly, Artège, 20 août 2025, 18,90 euros.
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