Avec trois semaines de retard, l’été s’est installé. Non pas la canicule, mais un été d’autrefois, lumineux et chaud, sans excès, délivré de cet enfer que l’an dernier, à la même date, nous avions connu ici et qui nous avait écrasés. Le paysage que je contemple depuis mon bureau est celui qu’un homme des siècles passés voyait aussi. Je veux croire que le panorama n’a guère changé depuis l’époque où les premiers chrétiens transformaient leur domus en chapelle, dans les villas gallo-romaines dont le pays conserve certains vestiges. Les hommes du Lauragais continuent d’habiter les mêmes lieux-dits que leurs ancêtres et de suivre les mêmes itinéraires sur les mêmes chemins, des drailles ou des voies romaines devenues routes départementales. Sous le goudron, les dalles.
La main de l’homme
Au loin, nous contemplons la nature brute telle qu’elle est sortie de la main du Créateur. Sous un ciel limpide, est offert un dégradé de vert et de bleu borné à son extrémité par une chaîne de montagnes grise qui par endroits se confond avec le ciel : les Pyrénées. Plus près, c’est la main de l’homme qui s’exprime. Ce sont des champs, des bois, des vignes, des boqueteaux semés dans un apparent hasard et cependant tous nés d’une nécessité humaine. Une chose frappe le spectateur : plus on regarde près, plus la logique de l’homme est présente. Au premier plan, je vois le clavier de mon ordinateur posé sur le bois de mon bureau : paysage d’atelier. Plus loin, jusqu’à deux ou trois kilomètres, des parcelles impeccablement dessinées expriment la science des cultures : paysage de gravure.
La théologie du paysage, difficilement compréhensible aux gens du Nord, est évidente aux chrétiens du Midi.
Au-delà, un enchevêtrement de vert et de jaune est jonché de minuscules points qui sont des maisons, repères sans cesse reconstruits sur leur propre ruine où des vies entières, de grandes joies et d’immenses malheurs, se répètent depuis les temps anciens : paysage de roman. À l’horizon, la montagne : paysage de théologie. De près l’humanité s’impose. De loin, nous ne voyons plus que Dieu seul. C’est pourquoi un simple coup d’œil depuis un bureau à la campagne dans le Midi de la France, au cœur de l’été, après les moissons et avant les vendanges, est une leçon sur l’amour divin. Comment ne pas croire devant ce tableau à la vocation spirituelle singulière de notre pays ?
La théologie du paysage d’un chrétien du Midi
Quand Jésus est mort sur la croix, il ne regardait pas vers Jérusalem mais il regardait vers la France, a dit le capucin Marie-Antoine, le "saint de Toulouse", dans une de ses homélies, en 1890. Il fallait oser ! Le frère Marie-Antoine expliquait qu’en confiant Marie au disciple Jean, le Christ avait fait de Jean le premier des Français, puisque de toute éternité, Marie est reine de France. La consécration du royaume à Notre Dame ne fut que la confirmation par le roi d’une vocation déjà présente.
La théologie du paysage, difficilement compréhensible aux gens du Nord, est évidente aux chrétiens du Midi. La France du vin et du rugby a enfanté des cathédrales moins audacieuses que la France du café et du foot. Ses églises de briques ressemblent à des forteresses avec leur nef unique, sans piliers et sans bas-côtés. Elles sont larges comme des forums, faites pour accueillir largement le peuple des fidèles plutôt que pour lancer vers le ciel la prière d’une flèche irréprochable. Elles n’ont pas l’élan de Chartres ou d’Amiens, mais elles sont solidement arrimées dans le sol. Le France du Midi porte en elle depuis des millénaires la vigne, l’olivier et le figuier. Elle sait que le Christ, en venant parmi nous, n’a pas arpenté les champs de betteraves. La fierté méridionale, qui n’est pas moins française que celle des francs de Beauce ou de Picardie, tient pour une part imperceptible à ce cousinage entretenu avec les routes blanches où cheminaient les pèlerins d’Emmaüs.










