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La foi, rebelle aux hégémonies culturelles

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Jean Duchesne - publié le 05/08/25
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L’actuelle culture dominante est aussi oppressive que fut celle de la bourgeoisie ou du marxisme. Aussi conformiste que subversive, analyse l’essayiste Jean Duchesne, elle ne tolère aucune résistance publique. L’Église demeure parmi les rebelles à la culture dominante et fait donc aussi partie de ses cibles, d’autant plus que les chrétiens persistent dans leur participation à la vie culturelle.

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L’hostilité suscitée par l’influence sur l’opinion recherchée (dit-on), par des patrons fortunés et ouvertement catholiques comme Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Stérin ne doit pas surprendre. Ils menacent en effet ce qui s’appelle une "hégémonie culturelle". Il s’agit là d’un concept forgé par Antonio Gramsci (1891-1937), un des fondateurs du parti communiste italien, écrivain prolifique dans les prisons où il croupit sous le régime fasciste. Le paradoxe est qu’ici, la brillante analyse du théoricien marxiste (étranger au différend entre Staline et Trotski) se retourne contre ceux-là mêmes qui, consciemment ou non, l’ont appliquée et n’y renoncent pas.

Une question et une réponse

La question que se pose Gramsci après la Première Guerre mondiale est de savoir pourquoi la dictature du prolétariat, qui va permettre l’instauration progressive du paradis socialiste, ne s’est imposée qu’en Russie, et pas (comme il était pourtant "scientifiquement" prévu) dans les pays les plus industrialisés. La réponse est que la classe dominante (la "bourgeoisie") a gardé le contrôle de la culture, c’est-à-dire du vrai, du bon et du beau — ou du sens commun, de la morale et de l’esthétique. Autrement dit, les injustices socio-économiques ne compensent pas la tyrannie de l’idéologie bureaucratisée ni la pauvreté artistique du "réalisme" soviétique, et ne suffisent donc pas à motiver une révolution politique. Les ouvriers sentent que la concurrence peut être stimulante, continuent à rêver de réussite personnelle et profitent du consumérisme.

La solution que prévoit Gramsci est l’action de ceux qu’il nomme des "intellectuels organiques". Ce ne sont pas forcément ni uniquement des philosophes, des professeurs, des journalistes ni des créatifs, mais des individus dont la parole, jusque dans le folklore et le quotidien, exprime et popularise les idéaux, les "valeurs", les désirs, les intérêts, mais aussi les frustrations et les refus des exploités et opprimés. C’est leur discours qui rend possible prises de conscience et renversements de majorité, créant un consensus qui peut ignorer les minorités cramponnées à des privilèges catégoriels et des préjugés irrationnels.

Le communisme soviétique dépassé

On peut dire qu’après la Seconde Guerre mondiale, l’intelligentsia d’Europe de l’Ouest (qu’elle ait ou non lu Gramsci) s’est fort efficacement employée à remplacer l’hégémonie culturelle de la "bourgeoisie" déjà sécularisée, avec ses convenances et traditions décrétées hypocrites, par la sienne propre. Celle-ci était fondée sur deux mythes : d’une part la libération apportée par le progrès scientifique et technologique ; d’autre part la conviction que l’avenir appartenait à la "gauche". Entendons par là l’idée que l’histoire allait irrésistiblement dans la voie prophétisée par Marx et frayée par les partis communistes. Si l’URSS était imparfaite, elle était au moins présumée immortelle. On le croyait même sans être "de gauche". 

Le représentant emblématique de cette domination intellectuelle, artistique et morale a été chez nous Jean-Paul Sartre (1905-1980), un peu comme Voltaire (1694-1778) au XVIIIe siècle et Victor Hugo (1802-1885) au XIXe siècle. Cependant, les "événements" de 1968 (pas seulement en mai à Paris, mais aussi cette année-là au Vietnam, aux États-Unis, à Prague…, sans parler de la "révolution culturelle" maoïste alors en cours) marquent la montée en puissance de la "contestation", qui non seulement s’en prend à tout conformisme ou conservatisme, mais encore, avec le "gauchisme", déborde le marxisme (du moins dans sa version soviétique).

Le vide à "droite"

La victoire électorale en 1981 de la "gauche" en France n’entraîne pas de révolution. Tout en tirant parti du "capitalisme" empêtré dans ses "contradictions", les "intellectuels organiques" renforcent leur hégémonie culturelle déjà bien établie : la contraception a été légalisée dès 1967, l’avortement en 1975, et le divorce a été facilité la même année. C’est que la "droite" (qui ne s’identifie pas encore ainsi) s’en tient à un libéralisme pragmatique, à la fois politique, économique et éthique, et n’a rien à opposer à l’intelligentsia. Elle n’est unie que contre le communisme, s’affirme républicaine, ne tient pas au gaullisme et n’a pas de penseurs.

La désagrégation de l’empire moscovite dans la dernière décennie du XXe siècle ne remet pas en cause la culture dominante en Europe et Amérique du Nord : pour rester "d’avant-garde" en censurant "le système", elle remplace la rhétorique marxiste par l’écologisme. À partir de 2001, la contestation vient de l’extérieur : du terrorisme islamiste. Ce dernier choque la bien-pensance installée — sans pourtant l’ébranler, car il est soigneusement distingué de l’islam, lui aussi critique de l’Occident et victime de son impérialisme colonialiste désormais renié. Le slogan "Je suis Charlie" en 2015 est même l’occasion de donner des airs de soutien unanime au sophisme que rien n’est sacré, sauf le droit de faire comme si rien ne l’était.

Jusqu’aux réformes "sociétales"

Depuis 1945 et plus encore après 1968, un certain conformisme dans la subversion des acquis contrôle la recherche, l’éducation et, avec le personnel ainsi formé, la communication, la création artistique et leurs institutions. En vulgarisant le sensationnel, les médias meublent et façonnent l’opinion générale. Les sondages mesurent l’acceptation des transgressions censées libératrices. Il n’y a plus alors qu’à les sceller dans des lois formelles du droit positif, puisqu’il est exclu d’invoquer le droit naturel et a fortiori l’absolu d’une vérité ou d’une transcendance. D’où les réformes "sociétales" du début du XXIe siècle : "constitutionalisation" de l’IVG, "mariage pour tous", "transitions de genre" sur demande, en attendant l’euthanasie et le suicide assisté (bientôt sans doute) et (déjà en perspective) la GPA et le "transhumanisme".

Cette "hégémonie culturelle" n’est pas gênée qu’un tout autre ordre règne au loin (dans les mondes musulman, chinois, indien, russe même, etc.) : ce sont des rejets de l’universalisme né en Europe, fauteur d’injustices sociales, raciales, sexuelles… Mais, à domicile, toute résistance publique se référant à une norme implicitement immuable est jugée intolérable, en tant qu’attentatoire aux libertés, puisque cette parole obéit à une autorité supérieure (métaphysique, morale, nationale, identitaire, traditionnelle…) et vise à y soumettre, alors que la déconstruction et le postmodernisme dominants disqualifient férocement tout surplomb des réalités vécues.

L’Église rebelle

Ces défis à l’ "hégémonie culturelle" ne sont plus, comme autrefois, stigmatisés comme "réactionnaires" ou "ringards". Ils sont plutôt étiquetés "populistes" (pour souligner leur faiblesse intellectuelle) ou (plus sévèrement) "extrême-droite". Cette appellation est justifiée pour autant que, depuis peu (la primaire de 2017), les partis modérés en dehors de la "gauche" et du "centre" se nomment eux-mêmes "la droite". Mais c’est arbitraire dans la mesure où l’indispensable symétrique (la "gauche") a disparu (derrière la Nupes en 2022 et le Nouveau Front populaire en 2024). "Extrême-droite" semble en fait un moyen d’éviter de parler de nazisme et de fascisme. Ce serait peu crédible, alors que précisément, dans le cadre de sa "dédiabolisation", le principal parti dans cette mouvance se rallie aux réformes "sociétales". L’Église demeure parmi les rebelles à la culture dominante et fait donc aussi partie de ses cibles. La liberté évangélique par rapport aux idées reçues peut et même doit s’exprimer à travers des productions médiatiques : écrit imprimé, audiovisuel réseaux sociaux… Mais la participation active des croyants à la culture continue à se jouer surtout dans le "culte" et les liturgies qui sont publics, dans les abbayes et couvents où la clôture est un signe éloquent, dans l’enseignement catholique, dans les arts (musées et créations)… Les grands pèlerinages de la piété populaire et les rassemblements de masse comme les JMJ et les célébrations du jubilé de cette année témoignent de la fécondité du pluralisme culturel que nourrit la foi.

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