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Les vacances, un avant-goût du Paradis ?

Image d'illustration, famille à la plage.

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Paul Airiau - publié le 02/08/25
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Que sont devenues les vacances ? Sous l’expérience des loisirs de masse, résiste encore le désir d’un temps suspendu, alternatif, où l’on devient meilleur, comme une nostalgie du repos du Paradis, observe l’historien Paul Airiau.

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"La phrase la plus mélancolique de la littérature française, déclara [Charles de Gaulle] un jour, c’est celle qui ouvre l’avant-dernier chapitre des Vacances [de la comtesse de Ségur, 1859].” Et de citer : "Les vacances étaient près de leur fin ; les enfants s’aimaient tous de plus en plus." L’anecdote rapportée par Claude Dulong [Sainteny] (La vie quotidienne à l’Élysée au temps de Charles de Gaulle, Hachette, 1974) laisse à penser que même le plus que jupitérien et déjà âgé président de la République française des années 1960 pouvait être sensible à la fin prochaine des vacances. 

Un temps suspendu sans contraintes

Souvenirs de jeunesse sans doute, nostalgie de l’enfance, regret de ce qu’on a vécu ou de ce qu’on n’a pas réussi à faire, qu’on pourrait rapprocher de ce que raconte son contemporain Marcel Pagnol dans Le Temps des secrets (1960), lorsque celui-ci découvre avec stupéfaction, après que ses premières amours l’ont occupé une bonne partie de l’été, qu’est venu le temps du lycée auquel il lui faut se préparer. Cette gaullienne assertion consonne cependant aussi avec ce qui se développe dans les années 1960 : l’expérience massifiée des vacances, d’un temps suspendu sans contraintes (quelles soient scolaires, estudiantines ou professionnelles) et dont la disparition prochaine ne suscite pas l’enthousiasme. La déploration nouvellement partagée est d’ailleurs entretenue par l’industrie musicale en expansion, témoin le Sealed with a kiss chanté par les Four Voices en 1960, devenu un succès en 1962 avec la version de Bryan Holand, dont l’immédiate adaptation française donnera les Derniers baisers des Chats sauvages.

Ainsi, un homme dont les structures fondamentales de la personnalité se sont construites avant 1914 est moins éloigné qu’on pourrait le penser des baby-boomers qui, en grand nombre, voudront en 1968 lui faire quitter ses fonctions au nom de son décalage proclamé avec une société rajeunie. Peut-être alors faut-il penser que l’Occident des XIXe-XXe siècle a été capable de faire profondément partager par des générations bien différentes des aspirations communes. Ce qui n’était vécu comme suspension heureuse du temps que par une fort petite partie de la population, privilège qui ne disait pas son nom, les vacances, est devenu un droit. La dignité humaine et la justice sociale croisées à la peur de la révolution sociale et du totalitarisme ont conduit gouvernements, patronats, syndicats et salariés à se mettre d’accord sur la nécessité des congés payés. Alors a pu se développer ce qui est sans doute une propension structurelle de l’être humain : le farniente. Les loisirs, comme catégorie de l’agir humain propre aux sociétés industrielles, ont pu connaître une expansion gigantesque, suscitant une économie propre dont le développement et le maintien pèsent désormais lourdement.

Le droit à l’inactivité

Le travail, tel qu’il s’était constitué avec la révolution industrielle, comme expérience d’aliénation et d’asservissement (au patron, aux normes, à la cadence, au profit…), a donc pu être contesté et relativisé. Certes, la société libérale avancée a été largement capable de digérer à son profit la revendication du Droit à la paresse théorisée par Paul Lafargue en 1880. Mais, malgré tout, elle a dû concéder que la production économique et matérielle ne pouvait être le tout de l’humanité, qu’il s’agisse des enfants, des adultes ou des vieillards. Il a fallu revaloriser l’otium, cette noble inactivité qui était l’horizon du citoyen des cités antiques. Cependant, comme la liberté des Modernes n’est pas celle des Anciens, on est passé de la libération des contraintes productives mise au service de la vie civique à la libération des contraintes productives mise au service de l’épanouissement individuel.

Aujourd’hui, c’est donc un droit : Vacances J’oublie tout (Élégance). Le titre, efficace comme un slogan, est tardif sans doute (1982), mais terriblement révélateur. Certes, d’aucuns revendiqueront ou organiseront des vacances utiles ou culturelles ou civiques ou bien d’autres choses encore, comme s’il fallait encore s’excuser de pouvoir ne rien faire tout en étant payé, comme si le repos demeurait un péché ou une faute, comme si le travail devait être la valeur première. Ce qui domine cependant et résiste encore aux appétits productifs, aux contraintes financières et aux discours raisonnables sur l’endettement, la vie à crédit, l’équilibre des systèmes de retraite, le financement de la protection sociale, la comparaison avec les autres pays, c’est bien l’aspiration à l’inactivité et à une radicale altérité. Sans doute s’y exprime-t-il une forme de contestation profonde et implicite de l’ordre socio-économique, par la recherche de la maximisation collectivo-individuelle de sa jouissance (amours-copulations de plages et de vacances, devenues un lieu commun musical et suscitant des activités et lieux dédiés), l’entretien de relations humaines volontairement investies et déconnectées de la relation économique (la famille, les amis) et la quête de l’expérience ultime de soi dans l’abandon aux sensations (de son corps somnolent sur la plage ou randonnant, du concert écouté, des nourritures dégustées…).

Le repos du Paradis

Faut-il y voir in fine un désir d’absolu, la nostalgie d’un Éden perdu et l’attente inaltérée d’une nouvelle terre et de nouveaux cieux à venir ? Sait-on jamais. Après tout, lorsque Pagnol dans La Gloire mon père (1957) découvre les collines et monts provençaux entre Allauch, Aubagne, le Taoumé et le Garlaban, c’est bien un paradis qui se révèle à lui, celui de la nature, de l’aventure, de tous les possibles, des vacances infinies. Et lorsque De Gaulle songe avec regrets aux vacances finissantes, il déplore l’effilochement d’un monde de jeux, de péripéties et de récits où l’on devient meilleur jour après jour dans la paix et l’ordre. On est bien loin de la contre-robinsonnade qu’est Sa Majesté des Mouches de William Golding, mais beaucoup plus proche de la déclaration d’Aslan aux Pevensies dans La Dernière Bataille (1956), le dernier volume des Chroniques de Narnia, après qu’ils ont découvert le jardin plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur : "Le trimestre est terminé : les vacances ont commencé. Le rêve est fini : c’est le matin."

Vacances donc, comme un type, une allégorie, une analogie possible du repos paradisiaque, comme le souvenir possible que le jardinage originel (Gn 2, 15), n’était pas le travail d’après la chute (Gn 3, 17-19). C’est du moins ce que l’on pourrait envisager, si l’on disait encore dans le catholicisme Maranâ thâ ("Seigneur, viens !"). Mais il n’est pas interdit de penser que l’on s’y contente désormais de Maran ‘athâ (Notre Seigneur est venu) et que l’on s’y soit tranquillement installé dans des vacances embourgeoisées, sans attendre une nouveauté promise, abandonnée aux fanatiques et aux sectaires d’ici et d’ailleurs. Ne faut-il pas vivre avec son temps ?

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