Six mois après le commencement de ses travaux, les membres de la nouvelle commission d’étude sur les abus commis dans les Foyers de Charité entendent apporter des précisions sur l’étendue, la méthode et la finalité de leur mission.
L’annonce en janvier dernier de la nomination d’une nouvelle commission d’étude indépendante relative aux Foyers de Charité, faisant suite à la démission publique au printemps 2024 d’une première commission, a entraîné de vives réactions. Les interrogations, légitimes parfois, polémiques pour quelques-unes, portaient sur certaines expressions employées dans la lettre de mission de la nouvelle commission. Pourquoi la "commission d’étude" ne s’appelle-t-elle pas "commission d’enquête " ? La commission est-elle vraiment indépendante ? Les personnes victimes vont-elles vraiment être entendues ? La période la plus récente va-t-elle être incluse dans les analyses ? La commission a-t-elle pour fin de blanchir l’institution ? Que signifie une "histoire partagée", indiquée comme objectif de ce travail ?
Les personnes victimes au cœur de sa démarche
Au terme de ses six premiers mois de travaux, la commission voudrait répondre à certaines de ces interrogations. Les personnes victimes sont au cœur de sa démarche et sont précisément la raison pour laquelle la commission d’étude a accepté la mission. Les notions de victimes, abus, crise, dérives, etc. sont la substance de la lettre de mission. La méthode de la commission repose sur le dépouillement d’archives — celles notamment des Foyers, des diocèses, des dicastères romains concernés — et sur une série d’entretiens — plus d’une soixantaine au terme de ces six premiers mois, provenant de différents pays. Les matériaux collectés, y compris archivistiques, permettent de remonter jusqu’aux années les plus récentes.
Une tribune publiée à l’encontre de la nouvelle commission engageait à "ne pas oublier la parole des victimes". Dès sa nomination, il est apparu évident à la nouvelle commission qu’elle ne pourrait travailler sans mettre cette parole au centre de ses investigations. Un appel à témoignage a été publié en français, anglais, allemand, espagnol, etc., dès le 31 janvier 2025 sur le site officiel des Foyers de Charité et sur le site "cath.ch", puis le 2 février dans La Croix, etc. Cet appel a été relayé sur plusieurs continents, invitant personnes victimes et témoins à partager les éléments qui pourraient nous permettre de mieux comprendre ce qu’ils ont vécu, ainsi que les mécanismes structurels qui ont rendu possibles toutes formes de violence. Nous sommes conscients des difficultés de ce travail, liées notamment aux blessures sans cesse ravivées des personnes qui ont dû parfois pendant des années se taire d’abord, puis raconter et reraconter leur histoire, à diverses instances. La confiance que les personnes victimes nous accordent en entretien, les remerciements qu’ils nous adressent parfois lorsqu’elles se sentent prises en considération, nous obligent dans cette quête objective de l’établissement de la vérité.
Un travail d’"étude"
Pourquoi appeler cette commission "commission d’étude" et non "commission d’enquête" ? Cela aurait-il pour but de diluer les faits de violence qui ont émaillé l’histoire des Foyers de Charité sous une approche globalisante ? Y aurait-il "tromperie sur la marchandise" ? L'enquête n’est que le moyen, alors que le terme "étude" décrit autant le processus que la fin visée. Un historien est par définition et par étymologie, depuis l’Antiquité classique, un "enquêteur". Le sociologue est aussi celui qui mène des "enquêtes de terrain". Le juriste et le théologien examinent de la même manière les matériaux propres à leur discipline. Le terme "enquête" évoque aussi cependant l’horizon policier et judiciaire. L’historien, le sociologue, le théologien, etc. qui "enquêtent" ne sont pas pour autant des commissaires, des avocats, des juges, et encore moins naturellement des procureurs. Nulle réquisition ne va être prononcée au terme de notre étude. Humblement, dans la diversité de son champ disciplinaire, la commission voudrait rassembler les informations et les ordonner. C'est la raison pour laquelle la désignation "commission d’étude" convient bien. Ce fut le nom choisi par la commission relative à Jean Vanier en 2020-2023, sans que quiconque ne trouve à formuler une objection.
Une histoire "partagée"
La notion d’"histoire partagée" renvoie à une idée précise. Pour les Foyers de Charité, on observe aujourd'hui une histoire conflictuelle, et même irréconciliable à ce stade, entre les dévots, hagiographes et thuriféraires d'une part, et, d'autre part, les critiques, comme Conrad de Meester, Joachim Boufflet, ou Élisabeth Chevassus, qui mène encore ces derniers temps une bruyante campagne pour faire entendre son hypothèse fragile. Entre la "vénérable Marthe Robin" des uns, la "fraudeuse mystique" des autres (Conrad de Meester), et, pour d’autres encore, la pauvre fille que ses parents auraient contrainte à avorter (E. Chevassus), il n'y a aucun dialogue possible. Le père Georges Finet est pour les uns le saint fondateur des Foyers ; pour les autres, il est un auteur d’abus spirituels et d’agressions sexuelles, un manipulateur simoniaque. Il ne peut pas à ce jour y avoir d’" histoire partagée", faute de méthode et de références précises, et faute surtout de la juste distance et de la bonne mesure.
Toute étude sur les Foyers de Charité est-elle condamnée par avance à être prise en étau entre le clan des "dévots", souvent aveugle, et celui des "hyper-critiques", souvent acrimonieux ? Une voie médiane, nuancée et objective est-elle possible ? Du fait des (dys) fonctionnements des foyers, cette histoire, et les scandales qui lui sont liés, est en outre écrite en silo, c’est-à-dire de manière juxtaposée. Le traitement par foyer (Châteauneuf, Tressaint, Courset, Baye, etc.) impose jusqu’à maintenant une discontinuité des analyses, qu'il faut donc reconsidérer, par le biais, au fond, d’une histoire universitaire, avec son appareil critique, l'intégration des points de vue opposés, l’examen des circulations de personnes et de pratiques entre foyers, la confrontation des sources et des témoignages, etc. C’est en ce sens que nous évoquions une "histoire partagée", que nous espérons partageable, qui en fait ne va satisfaire probablement aucun groupe, et qui permettrait seule cependant de penser cet "au-delà des fautes personnelles". Il y a une diffusion de pratiques abusives dans plusieurs foyers, sur plusieurs lieux géographiques, ce qui, au-delà des personnes, tient à la culture et à la structuration-même des foyers.
Dans l’indépendance de la compétence et du droit
La nouvelle commission — faut-il le dire ? — est au moins aussi indépendante et aussi attachée à une "authentique recherche de la vérité " que la précédente. L'indépendance des commissions d’étude ne tient pas seulement à une proclamation. On connaît des "indépendances" illusoires et biaisées. On a vu des commissions dites "indépendantes" à charge, ou à décharge, prisonnières d’une ecclésiologie datée, ou d’un "agenda" de réformes. C’est que l’indépendance d’une commission tient à un subtil équilibre. Celle de la nouvelle commission d’étude se fonde d’abord sur la compétence reconnue de ses membres, sur le pluralisme de son assise académique et sur le droit — celui des contrats dont nous sommes convenus des termes avec les Foyers et avec l’éditeur qui a (déjà) accepté de publier nos travaux.
Elle s’expérimente, mois après mois, dans le fonctionnement même de la commission, non entravée ni par la gouvernance des Foyers bien sûr, ni par des biais de méthode, d’idéologie, ou de posture. Elle se vérifie dans l’attention scrupuleuse portée à la complexité de tous les témoignages. Sans que le soupçon ne soit par avance instillé, notre indépendance entend donc être vérifiée sur pièces. La commission a besoin pour achever sa mission de la confiance renouvelée des personnes victimes, et de tranquillité pour analyser les documents et les nombreux témoignages déjà recueillis.
M. Édouard Coquet (Sorbonne Université), Pr. Guillaume Drago (Université Panthéon Assas), Pr. Isabelle Jonveaux (Université de Fribourg), P. Laurent Lemoine, Pr. Florian Michel (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne), Pr. Christian Sorrel (Université Lyon 2), P. Pascal Thuillier.












