separateurCreated with Sketch.

La vie des 50 Français martyrs du nazisme évoquée par le postulateur de leur cause

Départ d'anciens prisonniers de guerre français libérés pour aller travailler en Allemagne dans le cadre du STO, Gare du Nord, Paris, mai 1943.

whatsappfacebooktwitter-xemailnative
I.Media - publié le 27/07/25
whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Le père Bernard Adura est le postulateur de la cause de canonisation des 50 français tués par le régime nazi et béatifiés ce samedi 13 décembre à Notre-Dame de Paris. Il a accordé un entretien à I.MEDIA sur l'histoire de leur vie. Reconnus comme "Martyrs de l'apostolat", leur sainteté se différencie des autres martyrs.

"Ces martyrs sont morts dans des conditions terribles […]. Au milieu de ces souffrances, leur exemple extraordinaire de dévouement n’a pas de prix", confie le père Bernard Ardura, postulateur de la cause de canonisation des 50 Français tués par le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, reconnus martyrs par l’Église le 20 juin 2025 et béatifiés ce samedi 13 décembre à Notre-Dame de Paris. Dans cet entretien à I.MEDIA, le prêtre français, ancien président du Comité pontifical des sciences historiques, explique la spécificité de ces "Martyrs de l’apostolat".

Aleteia : Léon XIV a approuvé la publication du décret concernant ces 50 martyrs le 20 juin dernier. Leur cause collective avait été ouverte en France en 1988 et est arrivée à Rome en 2018. Pourquoi a-t-il fallu 30 ans pour constituer ce dossier ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?
Père Bernard Ardura : Le premier postulateur, Mgr Charles Molette, le fondateur de l’association des archivistes de l’Église de France, a lancé ces opérations dès 1982. Mais il faut souligner qu’il s’agit de 50 jeunes provenant de 30 diocèses différents. Pour faciliter les choses, comme c’est la Conférence épiscopale de France qui est la promotrice de la cause, nous avons fait en sorte que tout le procès diocésain soit fait à Paris. Cela a demandé de rassembler une large documentation. Et puis la plupart de ces hommes sont morts en Allemagne. Or le diocèse compétent dans une cause est toujours le diocèse du décès. Il a fallu demander que les évêques allemands se dessaisissent des causes – ce qui a été fait.

Qu’est-ce qui distingue ces martyrs d’autres figures de sainteté dans l’histoire de l’Église ? Pourquoi parle-t-on de "martyrs de l’apostolat" ?
Il faut reprendre la toile de fond historique de ces martyrs. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les prisonniers de guerre étaient théoriquement sous la convention de Genève, qui leur assurait le droit à avoir des aumôniers. Mais parmi les Français, environ 300.000 jeunes se sont retrouvés avec un statut particulier : ils ont été envoyés en Allemagne comme ouvriers, par complicité entre le régime de Vichy et les nazis. Dans le cadre de ce Service du travail obligatoire (STO), ces jeunes qui avaient entre 19 et 25 ans étaient engagés pour au moins deux ans afin de contribuer à l’effort de guerre, en particulier dans la métallurgie. Ils recevaient symboliquement un salaire, avaient deux semaines de vacances par an. Toutefois il était hors de question de leur donner une assistance spirituelle car ils n’étaient pas protégés par la convention de Genève.

Les choses se sont corsées lorsque le 3 décembre 1943 est parue l’ordonnance Kaltenbrunner.

Des évêques français, en particulier le cardinal Emmanuel Suhard (1874-1949), archevêque de Paris, et l’abbé Jean Rodhain, initiateur du Secours catholique, ont porté le souci de ces jeunes. Ils ont mis sur pied ce qu’ils ont appelé "la mission saint-Paul", qui a consisté à envoyer des prêtres, des séminaristes, des religieux, des militants de l’Action catholique, des scouts, pour aller exercer un apostolat auprès des jeunes ouvriers déportés. Ces volontaires savaient en partant qu’ils y allaient sans aucune protection, pour un apostolat clandestin.

Les choses se sont corsées lorsque le 3 décembre 1943 est parue l’ordonnance Kaltenbrunner, qui n'était autre qu’un décret de persécution. Cette ordonnance demandait l’élimination de tous ceux qui menaient une activité religieuse auprès des jeunes travailleurs civils français. À partir de ce moment-là, tout ce que ces missionnaires faisaient était sous le couperet de la peine de mort. On considérait leurs activités comme anti-allemandes – alors qu’il s’agissait uniquement de venir en aide à ces ouvriers de diverses manières, apportant les sacrements, encourageant les uns, soutenant les autres. C’est pourquoi on parle du "martyre de l’apostolat".

Ces 50 martyrs sont morts dans divers lander d’Allemagne. De la même façon que leur vie est liée par un apostolat commun, leur mort a-t-elle des similitudes ?
Selon le terme technique, ils ont tous succombé "à cause des souffrances liées à l’incarcération". Certains ont été exécutés, certains même massacrés, beaucoup ont été torturés. D’autres encore sont morts parce que le typhus faisait des ravages considérables, et ils n’étaient pas soignés, ou pire : ceux qui étaient contaminés étaient mis à "l’infirmerie" et les soi-disant médecins nazis faisaient des "expériences" pour voir comment la contagion s’opérait. Certains ont perdu la vie durant la "marche de la mort". Lorsque les alliés avançaient, les Allemands vidaient les camps d’ouvriers et les faisaient partir à pied la plupart du temps. Celui qui tombait en route était immédiatement tué. Ces martyrs sont morts dans des conditions terribles, ils ont vécu un calvaire. Au milieu de ces souffrances, leur exemple extraordinaire de dévouement n’a pas de prix.

Dans le décret du dicastère pour les Causes des saints, quatre noms sont cités : le père Raymond Cayré (1915-1944), le frère franciscain Gérard Martin Cendrier (1920-1944), le séminariste Roger Vallée (1920-1944) et le laïc Jean Mestre (1924-1944) et leurs 46 compagnons. Ces quatre personnes ont-elles une histoire particulière ?
Au départ, le choix avait été fait de ne pas mettre de nom. Nous ne voulions pas qu’il y ait un nom privilégié puisqu’ils ne font qu’un. Mais entre-temps la pratique du dicastère a changé. Alors nous avons trouvé ce système : nous avons choisi les noms de ceux qui sont morts les premiers dans chacune des quatre catégories qui les constituent – prêtres diocésains, religieux, séminaristes, et laïcs. On cite donc ces quatre noms et leurs 46 compagnons.

Y aurait-il pu y avoir plus de 50 martyrs dans ce dossier ?
Il y a certainement des dizaines et des dizaines d’autres personnes. Mgr Charles Molette s’est arrêté à 51, sinon la cause aurait duré un demi-siècle de plus. C’est un choix assumé.

Vous avez dit 51 ? L’un d’eux a disparu durant le procès ?
Il y avait auparavant le jociste Marcel Callo (1921-1945) dans cette cause collective. À l’époque, l’archevêque de Rennes n’a pas souhaité attendre tous les autres dossiers et l’a sorti du groupe. Il a donc été déjà béatifié en 1987.

Quels témoignages vous ont spécialement marqué pendant l’enquête ? Y a-t-il une figure parmi ces 50 martyrs qui vous touche particulièrement ?
Il y a des cas extrêmement intéressants. Par exemple, l’un d’eux était revenu en France pour ses 14 jours de vacances, et sa famille, ses amis, l’ont supplié de rester. "Non, je n’abandonnerai jamais mes camarades", répondait-il. Ce garçon était fiancé, et la jeune fille a toujours vécu dans son souvenir. Elle est morte il y a quelques années sans jamais s'être mariée. On voit là le prix de l’amour.

Il y a des témoignages absolument magnifiques.

Il y a des témoignages absolument magnifiques. Le plus âgé de ces martyrs, le jésuite Victor Dillard (1897-1945), écrivait ainsi dans son journal intime en septembre 1943 : "Je n’ai pas de difficulté sur la mort, je ne vois pas de quoi j’aurais à me détacher, ma vie a été donnée une fois pour toutes. Qu’elle n’ait pas encore été prise, c’est un hasard ou plutôt une grâce. […] Ne pas s’embarrasser l’existence avec des pressentiments et des peurs. Le Maitre m’instruit, me conduit. Me laisser faire comme il voudra, par le chemin rude si c’est sa volonté".

Quelle est la portée symbolique et spirituelle du fait que des catholiques soient morts sous le régime nazi, qui persécutait aussi les juifs dans les camps ? Des théologiens ou historiens juifs ont-ils été consultés ou associés à la réflexion autour de cette cause ?
Dans les témoignages directs que nous avons, les martyrs ne parlent pas des juifs parce qu’ils n’étaient pas dans les camps des juifs. Les Allemands avaient bien séparé les choses. Ils voulaient éviter que l’on répande des informations sur ce qu’il se passait dans le contexte de la Shoah. À l’arrivée des alliés, les ouvriers ont été dirigés vers Dachau, mais ils n’y sont pas parvenus. D’autre part, la cause de ces martyrs est bien spécifique : l’ordonnance de Kaltenbrunner vise spécialement l’Église catholique, les prêtres de l’Église catholique. Dans le Reich, il y avait la conscience à ce moment-là que l’Église catholique était la plus déterminée et la plus opposée à l’idéologie nazie.

La reconnaissance de leur martyre par Rome a ouvert la voie à la béatification de ces 50 martyrs. Pourquoi la célébration a-t-elle lieu à Paris ?
Puisque tout a été concentré à Paris pour le procès diocésain, il a été décidé depuis longtemps que la béatification aurait lieu à la cathédrale Notre-Dame. Il était aussi question de les béatifier durant le quatrième trimestre de 2025. C’est l’année du Jubilé et ce sont aussi les 80 ans de la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Pour la suite du procès vers la canonisation, il faut à présent la reconnaissance d’un "miracle" dû à leur intercession. Des miracles ont-ils été déjà présentés et soumis à l’étude ?
Non, mais il y en aura certainement. Je pense que ce sont des figures qui parlent beaucoup et qui vont parler à beaucoup de jeunes – parce qu’ils sont tous jeunes. Le plus jeune avait 19 ans quand il est parti. Ils avaient un cœur d’une générosité extraordinaire. Ce sont tous des exemples d’un élan de fraternité extraordinaire. Certains dans leurs paroisses, dans leurs diocèses, sont très connus.

Vous avez aimé cet article et souhaitez en savoir plus ?

Recevez Aleteia chaque jour dans votre boite e−mail, c’est gratuit !