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Le coq, le maire et le curé

7 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Michel Cool.

Cette histoire simple et belle, racontée par notre chroniqueur Michel Cool, se passe à Hesdin-la-Forêt dans le Pas-de-Calais. Une illustration parfaite de ce que peut être une saine "laïcité de coopération", pour le bien de tous.

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Hesdin-la-Forêt (Pas-de-Calais) s'honore d'abriter l'un des plus pittoresques beffrois des Hauts-de-France. Tour inscrite au patrimoine de l'humanité, son élégante silhouette s'élève à 70 mètres de hauteur dans le ciel artésien depuis le XVIe siècle. Charles Quint fit alors de cette ville de garnison son avant-poste stratégique à la frontière de son empire et du royaume de France. Cette commune de la vallée de la Canche a su tirer profit de ses titres de gloire passés. Elle a ainsi terminé deuxième, en 2022, au classement du "village préféré des Français", l'émission vedette présentée par Stéphane Bern.

Le coq déglingué

Mais Hesdin collectionne un autre trésor historique insolite : la maison natale de l'abbé Prévost (1697-1763), l'auteur fameux du non moins fameux roman passionnel Manon Lescaut. L'influence de ce livre "osé" fut considérable : on le considère comme le prototype du roman français qui verra son apogée au XIXe siècle. L'héroïne de cette romance inspira aussi trois compositeurs d'opéras qui la présentèrent sous des jours différents : frivole dans la partition d'Aubert, tourmentée chez Massenet et rebelle dans le livret de Puccini. Hesdin n'a pas attendu qu'un généalogiste fasse de l'écrivain ecclésiastique aux mœurs libertines un potentiel aïeul du pape actuel, pour se nicher dans les guides touristiques. Une halte au pied de sa forêt domaniale, où aimait chevaucher naguère le jeune Bernanos, équivaut à une agréable baignade verdoyante, historique et littéraire.

Mais Hesdin a attiré l'attention cette semaine par une affaire qui aurait sûrement inspiré un sujet au fabuliste Jean de La Fontaine s'il avait été notre contemporain. L'événement en question met en effet en scène trois personnages qu'on a de moins en moins l'heur d'associer ensemble en raison, peut-être, du compartimentage de notre vie en société moderne en zones de moins en moins étanches et communicatives. Premier personnage, le coq. Symbole à la fois gaulois et fermier, il n'est plus de bon ton qu'il chantât au lever du soleil dans nos campagnes, au risque d'encolérer les néo-ruraux qui s'installent dans nos villages à la condition souveraine que disparaissent tous les bruits et odeurs qui charmaient jadis les narines et les oreilles des citadins restés néanmoins humains. Mais le coq dont il est question est inoffensif puisqu'en métal. Depuis une vingtaine d'années, il croupissait dans un appentis municipal après avoir fièrement coiffé le clocher de l'église durant des décennies. Déglingué par les rigueurs climatiques et les avanies guerrières, peut-être risquait-il de choir de son perchoir et d'assommer un quidam qui passait par là. L'église Notre-Dame, autre contemporaine de Charles Quint, dont les travaux de restauration l'avaient déjà privée du son de ses cloches, se lamentait que son volatile sacré se soit volatilisé.

Le maire était aux anges

C'est là qu'entre en scène Monsieur le maire. Comme des millions de téléspectateurs, il avait été bouleversé, en avril 2019, par le spectacle de l'incendie de Notre-Dame de Paris. Mais en apprenant qu'on avait retrouvé le coq de la flèche dans les débris fumants du sinistre, il pensa aussitôt à celui qui avait déserté le sommet du clocher de l'église de sa ville. Il fit alors faire des recherches. Et après avoir remis la main sur le volatile dont l'état était fort décati, il le confia à des compagnons artisans, pour qu'ils redonnent à son métal sa noblesse perdue. Grâce à la persévérance de l'édile et de son conseil et au savoir-faire des artisans, le coq a pu retrouver cette semaine son illustre perchoir au cours d'une cérémonie, rappelant l'ambiance folklorique des kermesses du Nord et tandis que le marché battait son plein sur la place d'armes et dans le centre-ville. Le maire était aux anges en escaladant les marches de l'immense échafaudage. Et drapé de son écharpe tricolore, il initia un lancer de bonbons filmé par la télévision régionale dont nul ne peut dire qui des enfants ou de l'élu en retira le plus de plaisir !

Des paroles de concorde

Auparavant, le coq et sa suite formée par la fanfare, les élus, les artisans et la foule des habitants, s'étaient arrêtés dans le chœur de l'église où les attendait le curé, troisième personnage de ce récit. Celui-ci, en aube blanche les attendait pour bénir le coq réparé des vicissitudes du temps avant qu'il ne regagne son auguste promontoire. Devant ce parterre bigarré, où se côtoyaient paroissiens, curieux et touristes de passage, l'abbé, comme on surnomme ici familièrement le prêtre, évoqua la signification biblique du coq. Puis, s'adressant à toute l'assistance, il fit un joli jeu de mots en présentant le chef de la basse-cour comme un veilleur qui, bénéficiant de sa situation panoramique, pouvait aisément surpasser tous les clivages sociaux, culturels et politiques de la population et l'aider également à ne pas s'épuiser dans de vaines querelles de clochers, nuisibles à la paix et à la solidarité. Ces paroles de concorde suivies du rite de la bénédiction religieuse furent sanctionnées par une chaleureuse salve d'applaudissements.

Benoît XVI l’a affirmé : une saine laïcité signifie "libérer la croyance du poids de la politique et enrichir la politique par les apports de la croyance".

Quand je disais que cette histoire aurait pu inspirer une fable à La Fontaine, je pensais précisément à cette scène : le coq, le maire et le curé, chacun avec son style et selon sa fonction, ont été des témoins authentiques d'une laïcité authentique ; ils ont procuré des "moyens" permettant à une population diversifiée de vivre ensemble un temps fort dynamisant leurs relations et leurs solidarités humaines.

Une laïcité de coopération

Le 15 décembre 2024, le pape François accomplissait l'ultime déplacement hors d'Italie de son pontificat. Et il effectuait de ce fait le dernier voyage de son existence en Corse, et donc en France. Il était venu à Ajaccio pour clore un congrès sur le thème de "la religiosité populaire en Méditerranée". Marqué par ce qu'il avait connu en Argentine, à savoir une Église catholique non déconnectée des réalités populaires de la société, il avait dans son discours développé un concept de "laïcité qui ne soit pas statique et figé, mais évolutif et dynamique"; autrement dit, "une laïcité capable d'adaptation et de coopération entre les autorités civiles et ecclésiastiques pour le bien de l’ensemble de la communauté, chacune restant dans les limites de ses compétences et de son espace". Benoît XVI l’a affirmé : une saine laïcité signifie "libérer la croyance du poids de la politique et enrichir la politique par les apports de la croyance, en maintenant la nécessaire distance, la claire distinction et l’indispensable collaboration entre les deux. [...] Une telle saine laïcité garantit à la politique d’opérer sans instrumentaliser la religion, et à la religion de vivre librement sans s’alourdir du politique…"

La fête populaire organisée cette semaine autour de la réinstallation du coq du clocher de l'église de Hesdin-la-Forêt m'est apparue comme une parfaite illustration de la "saine laïcité" rêvée et promue par les deux derniers pontifes disparus. Une "saine laïcité" tout à fait possible, quand on la désire de bonne foi.