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Depuis 1864, l’incomparable trésor photographique des jésuites au Liban

Beit Chabab, Mont-Liban. Atelier de fabrication de cloches.

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Pierre Téqui - publié le 24/07/25
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Les photographies prises par les jésuites au Liban entre 1864 et 1970 constituent un trésor exceptionnel, témoin unique de la mémoire et du patrimoine national libanais. L’historien de l’art Pierre Téqui a visité l’exposition que leur consacre l’Institut du monde arabe.

À l’Institut du Monde arabe, l’exposition Photographier le patrimoine du Liban 1864 – 1970 propose aux visiteurs un véritable voyage dans le temps. C’est une exposition de photographies. Mais derrière la beauté sobre des tirages en noir et blanc se cache un enjeu bien plus vaste : la sauvegarde d’une mémoire conservée sur des supports fragiles, patiemment préservés grâce au travail de la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, en partenariat avec de nombreux acteurs français.

Une partie de la mémoire du Liban

On ne saurait trop souligner la valeur exceptionnelle de ce fonds : plus de 380.000 photographies, soit la collection la plus importante du Proche-Orient après celle de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. Ces images, prises entre 1864 et 1970, racontent non seulement l’histoire d’un Liban bouleversé par l’urbanisation et la guerre, mais aussi celle d’une rencontre durable entre les jésuites et leur terre d’adoption. "La Bibliothèque orientale porte une grande partie de la mémoire du Liban", rappelle son directeur Joseph Rustom dans le 34e numéro de la revue Codex. "Notre mission est double : conserver l’exigence scientifique et diffuser les savoirs ; il faut aller à la rencontre du public avec ces collections et lui dire : "Voici votre histoire". "

Couvent de Deir El Qalaa (Couvent de la Citadelle), Beit Mery, Mont-Liban (1902).

La Bibliothèque orientale est née du séminaire de Ghazir, fondé en 1831, avant son transfert à Beyrouth en 1875. Dès 1865, les jésuites présents au Liban s’emparèrent de la photographie comme d’un outil pédagogique et scientifique : archéologie, ethnographie, géographie, mais aussi scènes de la vie quotidienne, portraits et paysages. Ils documentaient leur mission tout en découvrant ce pays : ses montagnes, ses villages, ses ruines antiques, ses habitants. Leur regard frappe par sa modernité : à distance de l’exotisme qu’on trouve sur d’autres images, les pères jésuites ne cherchaient pas à capturer une altérité pittoresque mais à saisir les visages et les regards des hommes et des femmes avec qui ils partageaient la vie et le territoire.

Des jésuites professeurs et photographes

Ces photographies servaient de supports d’enseignement et étaient intégrées aux articles des Mélanges de l’Université Saint-Joseph. Sur l’un des clichés, daté de 1890, on découvre le père Joseph Khalil (1868 – 1955) posant derrière son objectif à Ghazir. Au fil des décennies, les jésuites ont formé des générations d’élites libanaises et orientales, ouvert des écoles, créé l’Université Saint-Joseph. Leur souci du savoir s’accompagnait d’une passion pour la langue et la culture arabes. Le père Louis Cheikho, surnommé "sultan de la langue arabe", rassembla des milliers de manuscrits chrétiens arabes et lança la revue Al-Mashrek, pont entre Orient et Occident. À ce fonds considérable s’ajoutent les enrichissements apportés par des générations de pères photographes : Antoine Poidebard, pionnier de l’archéologie aérienne ; Alexandre Bourquenoud, René Mouterde, et tant d’autres.

Interrogée dans le cadre de l’exposition, Anne Cartier-Bresson, conservateur général du patrimoine et spécialiste de la photographie ancienne, souligne avec émerveillement que ces clichés ne sont pas de simples images : ils forment un ensemble d’une cohérence rare, composé de négatifs, positifs, plaques de verre, manuscrits, annotations, factures, et même des appareils photographiques eux-mêmes. Il est en effet exceptionnel que l’histoire nous restitue un corpus aussi étendu, aussi intact. Ce fonds constitue un jalon majeur dans l’histoire de la photographie au Proche-Orient. Au début du XXᵉ siècle, Beyrouth rivalisait avec Jérusalem et Constantinople. Les pères jésuites s’approprièrent toutes les techniques photographiques de leur temps : épreuves albuminées, gélatino-bromure d’argent, plaques de verre de formats variés, supports souples ou papiers photographiques.

Un écrin préservé mais fragile

Installée depuis 1875 à Beyrouth, la Bibliothèque orientale est une institution jésuite devenue, à part entière, un trésor du patrimoine national libanais, ouvert aux chercheurs comme au grand public. Acteur culturel de premier plan, elle œuvre à la diffusion des savoirs : amphithéâtres de conférences, lien étroit avec l’Institut des lettres orientales, expositions, partenariats internationaux. Mais ce trésor a failli disparaître : l’explosion du port de Beyrouth, en août 2020, a gravement endommagé le bâtiment. Par miracle, aucune collection ne fut perdue, protégée par l’architecture robuste et des chambres froides adaptées. Il fallut cependant deux ans et demi de travaux pour restaurer les lieux.

Portrait du père Joseph Khalil derrière l'objectif à Ghazir (vers 1890).

Dans Codex, Joseph Rustom raconte son inquiétude et son soulagement : "C’est un véritable miracle. Quand le système de ventilation est tombé en panne, la conservation ne s’est pas faite dans des conditions optimales. C’est pour cela que nous avons postulé auprès d’ALIPH pour développer un plan d’urgence."

L’histoire de la photographie au Proche-Orient

La fragilité des supports, la crise économique que traverse le pays, les tensions régionales rendaient la conservation particulièrement ardue. Les soutiens furent décisifs. Grâce à eux, les opérations de restauration, de numérisation et de diffusion progressent. Elles ne concernent pas uniquement les photographies, mais aussi la bibliothèque elle-même et d’autres trésors. La Fondation Boghossian, l’Institut national du patrimoine, ALIPH, la Bibliothèque nationale de France et Gallica à travers le projet Bibliothèques d’Orient, puis aujourd’hui l’Institut du monde arabe, œuvrent ensemble à la préservation et à la transmission du patrimoine recueilli par les jésuites.

Mais la richesse des fonds photographiques dépasse les frontières du Liban. Ils couvrent également la Syrie, la Palestine, l’Égypte, l’Arménie. Ils racontent l’histoire de la photographie au Proche-Orient, mais aussi celles de l’archéologie, de la géopolitique, des sciences : épigraphie, géologie, anthropologie. Ce sont près de 380.000 photographies de monuments — et parmi eux, des églises parmi les plus anciennes du monde — que les guerres d’aujourd’hui viennent menacer.

Accueillir, conserver, transmettre

Aujourd’hui encore, la Bibliothèque orientale poursuit sa mission : accueillir, conserver, transmettre. Un compte Instagram a également récemment été ouvert. Ces missions confèrent une responsabilité immense, car c’est tout un pan de l’identité libanaise qui se joue entre ces murs. Il faut former des conservateurs, des archivistes, des chercheurs ; trouver les financements ; bâtir des projets éducatifs.

En visitant l’exposition de l’IMA ou en feuilletant ces photographies d’un Liban disparu, une question nous est discrètement posée : que voulons-nous faire de ce patrimoine ? Un souvenir figé ? Ou une promesse d’avenir ?

Pratique

"Photographier le patrimoine du Liban, 1864-1970", clichés méconnus de la Bibliothèque orientale de Beyrouth, Paris, Institut du Monde arabe, 3 avril 2025 - 4 janvier 2026, Expositions & Musée
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