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Révolution et libéralisme : désormais, tout sera toujours pareil

Image d'illustration manifestation.

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Paul Airiau - publié le 19/07/25
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Pourquoi est-il devenu dans l’ordre des choses que les contestataires des années 1960-1980 s’intègrent avec bonne conscience à la notabilité élitaire de la République libérale ? Les explications de l’historien Paul Airiau.

"Je rêvais d’un autre monde." C’était ce que chantait le groupe Téléphone en 1984. Mitterrand avait beau être devenu un père la rigueur depuis l’année d’avant, on pouvait encore avoir de grands espoirs dans une France renonçant difficilement à la prospérité facile des Trente Glorieuses et au paradis soviétique des lendemains qui chantent. On pouvait encore participer à un groupe de rock marqué par les influences anglo-américaines des années 1960-1970, du blues au punk en passant par le rock sous toutes ses facettes, et avoir du succès en critiquant le fonctionnement du monde tel qu’il allait.

Révolutionnaires et capitalistes

Quarante-et-un ans plus tard, la star du groupe, Jean-Louis Aubert, devient chevalier de la Légion d’honneur. Une fois de plus, la révolte adolescente a été rattrapée et digérée par le système socio-économique qui sait finalement récompenser ceux qui participent à sa reproduction. Car c’est bien une caractéristique des sociétés libérales occidentales que de savoir intégrer ceux qui les contestent. Il n’est point de révolution que le libéralisme avancé ne sache digérer. Même, la protestation, l’opposition, la critique, la remise en cause sont entièrement devenues un des carburants du fonctionnement social occidental. 

Car une révolte, c’est d’abord et avant tout le désir d’autre chose, même lorsque cela se fonde dans une analyse philosophico-politique (marxisme, léninisme, maoïsme, anarchisme…). C’est l’attente, l’espoir d’un absolu à venir, d’une nouveauté radicale, d’une palingénésie définitive. Or, le désir, c’est le carburant du libéralisme tel qu’il s’est imposé depuis la fin du XVIIIe siècle — le désir d’être soi, de s’accomplir, de posséder, de consommer, de jouir. Faut-il alors s’étonner que la révolution soit soluble dans le capitalisme ? Lénine disait que les capitalistes étaient prêts à vendre aux bolcheviks la corde avec laquelle ceux-ci les pendraient. Mais il n’avait pas vu que les révolutionnaires et les prolétaires, même éclairés, partageaient avec les capitalistes la soif d’un bonheur ici-bas, bien concret, solide, confortable, matériel, ni que les capitalistes ne vendaient des cordes que pour écouler tout le reste, tous les biens matériels qui si vite émoussent les aspirations eschatologiques et anesthésient les grands et vrais et beaux et bons désirs du cœur humain.

Le partage du gâteau

Il est donc dans l’ordre des choses que les contestataires des années 1960-1980 s’intègrent finalement avec bonne conscience à la notabilité élitaire d’une République assumant sans vrais complexes le conservatisme consulaire de Bonaparte. La liste serait ainsi longue si l’on devait dénombrer tous ceux qui ont finalement renoncé à leurs espoirs premiers au profit du partage du gâteau consumériste, retrouvant à terme (ou assez vite) les règles et normes de la petite et moyenne bourgeoisie dont nombre d’entre eux sont issus. Même, leurs désirs n’ont sans doute pas été étouffés, mais accomplis. Car qu’attendaient-ils tous, si ce n’est une forme de reconnaissance, quelle qu’elle soit — de leur talent, de leurs compétences, de leur rôle, de leur importance, de leur qualité, de leurs succès, de leur jouissance — par ceux qui comptaient ou comptent pour eux — leurs parents, le prolétariat, l’Église, le Parti, l’entreprise, le système, leur manager, la société, le public, l’Histoire, eux-mêmes…

Mais les sociétés libérales avancées ne proposent-elles pas justement, désormais, la possibilité d’obtenir tout cela sans qu’il soit besoin de les bouleverser ? Il suffit de donner à chacun son quart d’heure de célébrité, et les médias et les réseaux sociaux, entreprises aussi peu désintéressées qu’elles sont capitalistes et libérales, y pourvoient désormais plus que largement. Il suffit de se doter de temps et d’espaces de défoulement alternatifs, dans les interstices de la vie quotidienne, dans les temps de latence et de vacances que le néo-libéralisme intègre et promeut officiellement ou officieusement. Rave parties sauvages, week-ends chemsex, festivals hard-rock, croisières de charme, universités d’été politiques, semaines de team building, tout cela fonctionne si bien et rapporte tant, à ceux qui les organisent (un sou est un sou), à ceux qui y participent (oublier un peu la machine), à ceux qui en profitent (l’évasion dans le système).

Plus rien à espérer

Quel besoin donc vraiment de fonder des colonies alternatives sur des terres vierges ou quasi inappropriées, comme les socialistes utopiques des années 1830-1880 ou les anarchistes des années 1880-1910 ? Quel besoin de vivre en communauté hippie ou queer, en cellule maoïste, en république autogérée ? Car l’évidence de l’ordre démocratico-libéral est devenue telle, et son enkystage si profond, qu’il n’est plus véritablement envisageable de bifurquer radicalement — qui est prêt à payer le prix de violence et d’effondrement d’une radicale recomposition sociale, même avec le désordre climatique qui s’avance à bride abattue ? "Argent trop cher, trop grand…" (Téléphone.)

Ainsi l’aspiration à l’absolu de tout un chacun s’est-elle rabattue, raisonnablement dit-on, sagement pense-t-on, sur son petit soi, afin de candidement cultiver son jardin. Et lorsque viendra l’heure, lorsqu’il sera impossible de désirer encore, ou qu’on pensera ses désirs assouvis, ou qu’on fera comprendre qu’il n’y a plus rien à espérer, l’euthanasie sera là pour bien faire ce qu’il faut. Certes, d’aucuns pensent encore que tout n’est pas joué. D’aucuns pensent encore que la poésie peut sauver le monde, ou en dire la vérité, ultime reste et protestation d’une quête de l’absolu et de l’infini (H.-F. Thiéfaine, En remontant le fleuve) qui s’accomplit peut-être dans une forme de Ragnarok cataclysmique ou de contemplation désabusée de la noirceur humaine. 

La pesanteur du monde

D’aucuns persistent aussi à croire que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme et que cette advenue est déjà présente aujourd’hui (Pierre Éliane, "Ma vie n’est qu’un instant", Thérèse Songs). Mais que sont-ils désormais face à la pesanteur du monde, au néo-libéralisme et au capitalisme tout prêts à coucher avec tous les populismes et nationalismes et conservatismes et progressismes et nationalismes, et à la Légion d’honneur ?

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