Dans le clergé parisien, il se disait que le cardinal Vingt-Trois n’avait besoin que d’une valise pour déménager. Un détachement qui a trouvé aujourd’hui son achèvement, alors que le diocèse de Paris a annoncé, ce 18 juillet, la mort de celui qui fut l’archevêque de la capitale entre 2005 et 2017. Il succédait alors à Jean-Marie Lustiger, figure charismatique et connue, même au-delà des sphères ecclésiales, pour sa fougue et ses nombreux projets. Tâche difficile relevée avec humilité par ce continuateur doué d’une grande liberté intérieure manifestée par le peu du souci qu’il se faisait de ce que l’on pouvait dire de lui.
Homme discret, donc, André Vingt-Trois est né à Paris le 7 novembre 1942, est y aura vécu presque toute son existence, hormis les quelques six années passées comme archevêque de Tours entre 1999 et 2005. Enfant du Ve arrondissement, paroissien de Saint-Étienne-du-Mont et élève à Henri IV puis à la Sorbonne, André entre à 21 ans au séminaire pour l’archidiocèse de Paris, qui est alors le séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Après son ordination, en 1969, il y sera professeur et directeur spirituel.
Une rencontre décisive
Mais une rencontre oriente dès le début son ministère. Nommé vicaire à Sainte-Jeanne-de-Chantal, il a pour curé Jean-Marie Lustiger, qu’il a déjà sûrement rencontré dans le Quartier latin où le converti fut aumônier des étudiants pendant quinze ans avant d’arriver dans cette paroisse du XVIe arrondissement. Là, les deux prêtres commencent une longue et féconde collaboration. Le curé a son caractère et beaucoup d’idées, que le vicaire met en œuvre et tempère avec le flegme et l’humour qui feront sa marque et donneront parfois l’image d’un homme effacé.
Quand Jean-Marie Lustiger est nommé archevêque de Paris par Jean Paul II, c’est assez logiquement qu’il nomme André Vingt-Trois vicaire général. Le Parisien pure souche le restera dix-huit ans, devenant également évêque auxiliaire en 1988. Ce sont des années de grandes transformations dans l’archidiocèse : création d’une année de fondation spirituelle à la Maison Saint-Augustin puis d’un séminaire et de l’École cathédrale pour les études des clercs et des laïcs, redécoupage des paroisses, Radio Notre-Dame et KTO… Des initiatives qui culminent avec le projet un peu fou du Collège des Bernardins. Comme un signe, l’ouverture de ce dernier n’aura lieu qu’après la mort de Mgr Lustiger, en 2008. Le pape Benoît XVI se déplace pour l’occasion : le successeur de Jean Paul II visite le successeur de son grand ami Lustiger, Mgr Vingt-Trois, qu’il a créé cardinal en novembre 2007 au titre de Saint-Louis-des-Français comme son prédécesseur.
Un évêque soucieux de la mission et des familles
Mais l’archevêque de Paris n’est pas seulement le continuateur ou la pâle copie de son maître. À Tours, il a pu adapter sa vision pastorale à un diocèse très différent. Il a aussi permis le culte public autour des apparitions de Notre-Dame à l’Île-Bouchard. Revenu à Paris, il commence son ministère en proclamant l’évangile lors de sa messe d’installation, le 5 mars 2005, pour manifester "le sens premier du ministère apostolique : proclamer la Bonne Nouvelle du Salut". La même année, il annonce ses grandes orientations : les jeunes, le champ social, la famille et l’éthique. "Une foi qui ne se propose pas et ne se partage pas est une foi qui se dessèche et qui n’intéresse plus, même les croyants", explique-t-il. Sa visée est missionnaire avant tout, dans l’esprit du message que l’on retrouvera chez le pape François : "être cohérent" et "aller vers ceux qui ne nous demandent plus rien."
Ce souci pour la mission va avec celui de comprendre la société dans laquelle il vit et sur laquelle il développe une analyse aussi fine que critique, par exemple à la veille de sa renonciation, en 2017 : l’Église, selon lui, "est dans une période de cassure entre l’héritage d’une société post-chrétienne et l’avènement d’une société des idoles – une société de fric". Pour répondre aux enjeux contemporains, à contre-courant, le moraliste propose de miser sur les familles.
Lors de l’épineux débat sur le "mariage pour tous", il dira sa réprobation pour le projet gouvernemental, appelant les chrétiens à "se manifester". Comme toujours, ses propos sont directs, mais à son altitude, celle du bien commun : "L'Église n'intervient pas pour défendre une conception du mariage et de la famille essentiellement catholique mais pour aider à la réflexion, au service de l'humanité." Très présent dans ce débat, il n’hésite pas à emmener toute la Conférence des Évêques de France, qu’il préside entre 2007 et 2013, avec lui, rédigeant notamment une prière universelle lue partout en France le 15 août 2012 et très explicite.
Faible mais lucide et priant
Touché par le syndrome de Guillain-Barré à l’hiver 2017, la fin de son ministère épiscopal à Paris est marquée par la vulnérabilité, qui l’empêche de présider la liturgie de la Semaine sainte et de Pâques. Revenu pour la Pentecôte, affaibli, il remet sa charge au pape François le 7 novembre, jour de ses 75 ans qui l’accepte le 7 décembre et nomme Mgr Aupetit comme successeur, lui qui avait été vicaire général de Paris quelques années auparavant.
Le 16 décembre, dans sa messe d’action de grâce, André Vingt-Trois rappelait la joie d’être chrétien malgré les difficultés : "Si nous avons quelque chose à craindre, ce n’est pas que notre niveau de vie baisse ou que nos retraites deviennent incertaines, c’est plutôt que notre foi s’affadisse et devienne un sel insipide. C’est pourquoi notre joie est indissociable de la prière constante, même si elle est laborieuse."
Retiré depuis à la résidence Châteaubriand (Paris XIVe) comme avant lui Mgr Lustiger, l’archevêque émérite continuait de prier pour le diocèse, de plus en plus affaibli par l’âge et devenu presque aveugle. "Parfois, je n’ai pas été assez pasteur" regrettait-il dans un entretien à La Croix à l’occasion de ses cinquante ans d’ordination sacerdotale, en 2019. Dans un message adressé à l’Église qui est à Paris en ce jour, Mgr Ulrich, son successeur, préfère le remercier d’avoir vécu toutes ses missions "dans la simplicité du tout premier appel qu’il avait reçu du Seigneur à marcher à Sa suite".









